Trash-streams russes, cet univers de violences et d’humiliations contre un don

Chaque geste à son prix: rester immobile dans le coin est à 150 roubles (moins de 2 euros), sucer les orteils de pied reviendra déjà à 3.000 (33 euros). Les participants à ces streams sont prêts à toute humiliation ou à humilier les autres à condition que le spectateur paie. Récemment, un des lives du genre s’est soldé par la mort d’une participante. Si le drame a attiré l’attention de la presse fédérale, il semble n’avoir guère étonné les accros de ce gendre de contenu.

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Le texte contient la description de scènes d’humiliation et de violence. La rédaction de Russia Beyond n’approuve en aucun cas aucun les actes d’humiliation décrits dans cette publication, mais sans passer par ces descriptions il sera impossible de véhiculer une image fidèle du phénomène qu’est le trash-streaming en Russie. Nous prions donc les personnes sensibles de s’abstenir de la lecture.

Un homme éméché aux bras tatoués est assis avec deux jeunes femmes dans une pièce claire d’une maison privée de la région de Moscou. Sur la table, l’on voit une bouteille de whisky et le prix est déjà affiché dans un coin de l’écran : boire – 200 roubles (2,2 euros), rouler une pelle – 1 000 roubles (11 euros). 

« Qui est top parmi les jeunes filles, qui ? », demande à l’homme la jeune aux cheveux roses. 

« Marinka l’est sans doute », répond-t-il, faisant un geste en direction de son amie.

Prise de rage la jeune femme se jette sur lui, mais tombe par terre au bout de quelques instants et disparait de vue. Une paire de minutes plus tard, on l’entend crier « Appelle-moi un taxi » et le stream s’arrête pour plusieurs heures.

Quand il reprend, on voit l’homme trainer par terre la jeune femme déjà morte et à moitié nue, la secouant et priant de se réveiller. Ensuite, la dépouille toujours dans le cadre, il se met à répondre aux questions des spectateurs et tourne l’échange avec l’ambulancier.

 « Le problème, c’est qu’elle s’est fâchée. Je ne comprends pas pourquoi. [...] Ça puait vraiment beaucoup ici », dit-il au personnel médical.

« C’est pour cela que tu l’as chassée ? », demande l’aide-médecin.

« Oui ».

« Donc dis à tout le monde que tu l’as chassée et que c’est pour cette raison qu’elle est morte », a constaté son interlocutrice.  

C’est ainsi que dans la nuit du 1er au 2 décembre s’est déroulé le stream de Stas Rechetnikov, connu comme Reeflay ou Panini, ce bloggeur russe qui gagne sa vie à l’aide de ce que l’on appelle en Russie les trash-streams. Selon le comité d’enquête, la jeune femme avait un traumatisme crânien fermé et beaucoup d’hématomes. Le 4 décembre, Stas a été placé en détention de deux mois sur décision du tribunal. Et bien que son avocat assure que la jeune femme a trouvé la mort des suites d’une « hémorragie cérébrale spontanée », la chambre haute du parlement russe a proposé d’interdire ces stream par une loi.

Comment sont organisés ces streams, qu’est-ce qui s’y passe et qui est prêt à payer pour la violence en ligne ?

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Des soirées violentes en ligne

La plupart des trash-streameurs russes ont fait leur apparition sur Twitch, puis sur YouTube à l’aube des années 2010. Pratiquement tous ont commencé par les streams liés aux jeux vidéo, mais face à l’absence de popularité souhaitée et de dons, ils ont fini par changer de format.

C’est ainsi qu’a fait ses débuts Kirill Zyrianov, cet habitant de la région de Moscou connu comme Vjlink. En 2013, lors de l’un de ses streams, il s’est bagarré avec un pote, a perdu une dent et est devenu extrêmement populaire. Il a donc poursuivi les streams de bagarres et d’alcool, puis a commencé à exécuter les ordres des spectateurs en échange d’argent.

D’habitude, les trash-streams sont la diffusion de soirées rappelant le film Projet X, mais avec violences et humiliations. Pendant ce genre de « soirées », les spectateurs pour leur part versent de l’argent pour que sur leur demande l’un des participants aux streams soit humilié. Plus l’ordre est violent, plus il coûte.

Certains partagent avec d’autres leurs revenus tirés des streams. C’est ce que faisait Andreï Bourim, connu comme Mellstoy, qui invitait des jeunes femmes au quartier d’affaires Moscow-City et leur proposait de l’argent contre l’exécution d’un certain nombre de demandes. En octobre 2020, il a frappé à plusieurs reprises la tête d’une jeune femme contre une table après quoi ses chaînes sur YouTube ont été bloquées et la police a ouvert une enquête pénale. Il continue toutefois d’animer ses streams sur des chaînes de réserve et publie du contenu sur son canal Telegram. Il s’agit principalement de photos et vidéos avec de jeunes femmes à moitié dénudées.

Ivan Pojarnikov, cet autre streamer, humilie les sans-abri : les fait manger de la nourriture pour chats, leur enfile un seau sur la tête et frappe dessus, les oblige à se bagarrer. Dans la description de sa chaîne, il dit qu’il rééduque les SDF. Il est le seul des trash-streameurs mentionné dans le texte qui a répondu à la requête de Russia Beyond, mais a exigé de l’argent en échange des réponses. 

L’une des « victimes » les plus populaires est Valentin Ganitchev, cet originaire de Iaroslavl de 32 ans. Il participe aux diffusions de différents streameurs où on jette des œufs sur lui, on lui verse de l’eau froide dessus, on le fait manger des ordures et on l’enterre vivant. Dans la plupart des lives, Valentin est sous l’emprise d’alcool ou de drogues. Il n’est pas rare que cette victime se mette à pleurer et demande de l’aide. Les spectateurs sont convaincus que les streameurs retiennent Valentin de force, si bien que la police a procédé à une vérification. Cependant, Valentin n’a pas tardé à confirmer qu’il y participait de son propre gré, informe RIA Novosti.

YouTube et Twitch bloquent régulièrement les chaînes montrant les scènes d’humiliation de Valentin et d’autres, mais les streameurs se dotent de canaux de réserve, quant à leurs fans, ils partagent le contenu sur Telegram et sur des plateformes de partage de fichiers. 

Encore un trash-bloggeur, Andreï Yachine, de Tcheliabinsk, réalise ses streams sur YouTube en compagnie de sa mère, Lioudmila. Pour 20 000 roubles (220 euros), il l’a embrassée sur la bouche en direct et, en 2019, lui a porté plusieurs coups sur la tête. La police n’a pas tardé à se présenter chez lui pour vérification, mais Andreï a enregistré une vidéo avec excuses et a expliqué aux forces de l’ordre que la bagarre avait été mise en scène pour se faire de la pub.

Réprobation et amour déraisonnable du public

« Mais il faut les jeter en prison tous à part Valentin, car lui il a des troubles psychiques. Sinon tout ce qui se passe c’est du sadisme du plus haut niveau », juge Anton, 25 ans, un fidèle spectateur.

Vigile, il regarde les streams pendant ses relèves pour se distraire.

« Ce qui m’a attiré, ce sont les émotions vivantes, non imitées. On peut voir ça à l’infini, c’est comme dans la vie réelle », assure-t-il.

La lycéenne Polina, 16 ans, reprouve elle aussi ces streams pour leur violence excessive.

« Il y a deux ans, il y avait beaucoup de blagues drôles, par exemple quand on se moquait de la mort de la mère de l’un des personnages. Lors de ces streams, les gens montrent leur vrai visage, on comprend à quoi ils sont prêts pour de l’argent », dit l’adolescente. Les blagues au sujet de la mort d’une mère concernent Valentin, que nous avons déjà mentionné. Les spectateurs lui envoyaient des dons en ajoutant que c’est sa maman qui s’adressait à lui depuis le monde de l’au-delà ; pendant ce temps, Valentin pleurait. Polina affirme trouver ces scènes drôles. 

Encore un spectateur, Nikita, 19 ans, dit qu’en regardant ces streams il se sent membre d’une grande communauté – il peut raconter ou formuler n’importe quelle demande et pratiquement toujours il lui répondront.

L’amateur de ces stream travaillant en Allemagne et se présentant en ligne comme xbpm_music dit qu’il voit dans les personnages de ces streams quelque chose de « purement russe » et que visualiser ces lives l’aide à ne pas avoir une forte nostalgie pour le pays.

« C’est marrant de voir des idiots russes. Parfois je les regarde et je me dis : "Flute, je dois faire d’urgence quelque chose de bon, sinon je deviens comme eux". N’est-ce pas une motivation ? », argumente l’homme.

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Boxeurs de canapé et avenir des trash-streams

La possibilité d’assister aux scènes de violence et le plaisir ressenti à leur vue sont des déviations psychiques, considère la psychologue Alena Al-As. Selon elle, les streameurs comblent ainsi le désir de violence chez soi et chez leur auditoire.

« L’auditoire c’est ce type de boxeurs de canapé, qui feraient bien du tort à leur femme, mais savent qu’elle porterait plainte. Par ailleurs, de l’autre côté de l’écran se trouvent souvent ceux qu’on frappait et humiliait dans la vie réelle. Réaliser que "ce n’est pas que moi qui a été humilié" aide certains à sortir d’une vallée d’offenses, d’ordures et d’âme brisée », avance-t-elle.

Une autre psychologue, Lioubov Kalinovskaïa, estime qu’à l’aide des trash-streams les spectateurs réalisent en outre leurs propres ambitions. Elle est persuadée que les principaux héros de ces streams sont les spectateurs car ici ils peuvent manipuler des bloggeurs à l’aide de dons.

« Pour beaucoup, les trash-streams sont uniques car chacun d’entre eux garantit le réalisme de l’action et l’homme ne sait jamais par quoi se terminera la scène. L’homme ressent donc une forte émotion et tel un ancien Romain dans un amphithéâtre il décide si le gladiateur doit vivre ou pas », explique la spécialiste.

Le psychologue et consultant d’affaires Alex Aïvengo est persuadé que ce type de stream n’a aucun effet thérapeutique et que les streameurs et spectateurs ne feront que gagner en violence.

« Au contraire, le spectateur devient accro à ce show et à chaque fois demande encore plus. Une mort violente en direct, un acte de violence ou un outrage public d’un cadavre c’est "idéal". Je pense qu’il est fort probable qu’à l’avenir on aura affaire à un travail de studio professionnel tourné à la première personne pour que le spectateur puisse s’"essayer" dans la peau de l’assassin ou de la victime et non pas seulement dans celui du spectateur », estime Aïvengo.

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