Qui sont les Itelmènes, ces «Indiens» du Kamtchatka?

Alexander Piraguis/Sputnik
Réparti dans quelques villages de cette péninsule volcanique de l’Extrême-Orient russe, ce peuple compte à peine plus de 3 000 représentants. Ces lointains parents des Indiens d’Amérique dansent pendant dix-sept heures sans s'arrêter, cousent des costumes en peau de poisson et luttent pour ne pas disparaître de la surface de la Terre.

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Une centaine de personnes dansent sur l'herbe verte au rythme des coups de tambourins. Autour, des spectateurs immortalisent ce spectacle à l’aide de leurs smartphones. Au centre, l’« animateur », un chaman de près de deux mètres aux longs cheveux couleur encre et aux larges épaules, approche un micro de sa bouche. Après son signal, la foule de participants en costumes traditionnels commence à vaciller d'un côté à l'autre telle une vague.

Il s’agit d’Alkhalalalaï, une fête rituelle itelmène, à laquelle tous les peuples du Nord viennent désormais chaque année. « Je ne serais pas surpris qu'au bout d'un moment, ils disent : "l’Alkhalalalaï est notre fête », confie jalousement à propos de ces peuples invités Oleg Zaporotski, un Itelmène, l’un de ces « Indiens » du Kamtchatka.

En réalité, tous les peuples du Nord russe sont des parents génétiques des Indiens d'Amérique, mais pour une raison inconnue, les Itelmènes se considèrent plus que tout autre comme du même sang que ces peuples d’outre-Pacifique. Tout du moins, c'est un fait qu'ils n'essaient pas de cacher, d'oublier ou de contester. Les membres d’une tribu indienne apparentée du Canada leur ont même un jour offert leurs costumes, et les Itelmènes les portent maintenant fièrement. Cependant, en Russie, ce peuple reste méconnu. Encore plus que les Évènes ou les Koriaks. Si les peuples du Nord avaient leur propre cote de popularité, les Itelmènes partageraient le bas du classement avec les Aïnous – peuple à cheval entre Russie et Japon dont l'existence est officiellement niée depuis 41 ans. Et si l’Alkhalalalaï n’existait pas, seuls les ethnographes, peut-être, se souviendraient d’eux.

Au cours de cette célébration est organisé un marathon de danse – 15 ou 16 heures d'énergie sauvage, jusqu’à épuisement total. 17 heures et 5 minutes de danse ininterrompue – tel est ainsi le dernier record établi par Andreï Katavynine (« Koritev ») et Darina Ietanté (« Mango »).

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Le peuple dansant

« Vivant ici », c'est ce que signifie « itelmène » dans la langue de ce peuple, l’une des ethnies indigènes du Kamtchatka, dans l’Extrême-Orient russe. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, ils ne résidaient déjà plus que sur la côte ouest de la péninsule, à la suite d'affrontements militaires avec les Russes et les Cosaques.

Aujourd'hui, le petit village de Kovran, dans le district de Tiguil, est l’un des principaux lieux de peuplement itelmènes. Pour s'y rendre depuis Moscou, il faut compter huit heures et demie de vol jusqu'à Petropavlovsk-Kamtchatski, la capitale du Kamtchatka, puis dix heures de voiture jusqu'au village d'Esso, puis une heure et demie en hélicoptère jusqu'à un autre village, Oust-Khaïrouzovo, où il faut enfin rouler quarante minutes en véhicule tout terrain dans la toundra, le long du littoral de la mer d'Okhotsk. « Il est souhaitable d’y parvenir à marée basse pour ne pas être emporté par une vague dans la mer – de tels cas se sont déjà produits ici », conseillent les voyageurs.

« Jusqu'à 9 ans j'ai vécu à Kovran, en 97-98 il y avait là-bas environ 200-300 Itelmènes, selon mes estimations. Et puis nous avons déménagé au village d'Esso, où vivent maintenant mes parents. Il y a peu d’Itelmènes, peut-être 30 », relate Ouliana Khaloïmova. Elle a elle-même déménagé à Saint-Pétersbourg, « parce qu'il est possible de s'y développer et d'y étudier », où elle travaille comme maître masseuse. Sur le réseau social russe le plus populaire, VKontakte, le groupe « Itelmènes » ne compte que 35 membres, dont Ouliana. En Russie, selon le recensement de 2010, 3 093 personnes se considéraient comme faisant partie de ce peuple.

C’est au XVIIe siècle qu’il a été décidé de décrire et de recenser minutieusement ces aborigènes du Kamtchatka. À cette époque, l’on en dénombrait près de 17 000. En hiver, ils vivaient dans des yourtes semi-enterrées, tandis qu’en été, ils se rapprochaient de la rivière, dans des yourtes sur pilotis. Les Itelmènes croyaient aux esprits, étaient animistes, et selon les ethnographes, en des temps anciens, ils pratiquaient l'enterrement aérien – la dépouille des nourrissons était déposée dans le creux d'un arbre.

Village d'Esso

Néanmoins, l'assimilation avec les Russes s’est produite rapidement : au XVIIIe siècle, de nombreux Itelmènes s'étaient déjà installés dans des izbas russes, au XIXe siècle, ils se sont massivement convertis au christianisme, et n’ont ainsi pas tardé à recevoir également des noms russes, hérités des prêtres et autres fidèles de leur paroisse. Le mode de vie traditionnel (les Itelmènes sont des pêcheurs nés) subsiste encore aujourd’hui, mais seules quelques personnes le pratiquent. Les légendes et convictions séculaires demeurent, par contre, dans la mémoire de chacun – tout enfant itelmène les connaît. Par exemple, il est de coutume chez ce peuple de ne pas craindre la mort et de ne pas condamner le suicide. Les Itelmènes jugent en effet que lorsque la vie cesse d'apporter de la joie, il est acceptable d’entreprendre soi-même la transition vers le « monde supérieur ».

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Déracinement

« Dans les années 1960, nous avons vécu assez durement. Il y avait cinq enfants dans la famille, je suis l'aîné », se souvient Oleg Zaporotski.

« Il y avait beaucoup de travail au foyer. Il fallait surveiller les chiens, toutes les vacances étaient occupées à préparer leur nourriture. Tout le monde gardait les chiens – s'il n'y avait pas d’attelage dans votre cour, vous étiez considéré comme une personne insignifiante. Tu te promènes dans le village, un voisin ouvre le trou avec du poisson aigre pour les chiens [le mode de conservation du poisson dans la terre était alors très répandu] – l'odeur se répand partout dans les environs, tellement désagréable ! Quoique maintenant, je l'avoue, je l'inhalerais volontiers », se remémore-t-il.

Avec l'âge, le labeur allait croissant. Le week-end, il allait dans la forêt chercher du bois de chauffage, et, s'il n'y avait pas de blizzard, ramenait les buches à la maison à l’aide de son attelage tous les jours. Lorsque des avions ont commencé à atterrir au village « voisin » d’Oust-Khaïrouzovo, il allait récupérer les passagers en direction de Kovran, et ce, parfois la nuit. « Mon père m'envoyait : "Prépare-toi, va." Et je faisais 20km dans la nuit. Je récupérais les gens, et dans l'obscurité totale, je les emmenais dans leur village natal ».

Ouliana n’a de son côté pas connu cela. « Je vis comme une personne moderne ordinaire. Bien qu'il y ait parfois un désir intérieur de naviguer sur un kayak (auparavant, les Itelmènes naviguaient à bord de canots fabriqués à l’aide de peaux), ou de tisser des orties séchées (ce que l’on appelle « lepkha »). Et c'est tout. Je lis parfois des contes itelmènes à mes amis ».

Elle affirme que même au Kamchatka, sur leur terre natale, à un moment donné, les Itelmènes ont cessé de se sentir chez eux : « C’était après s'être installés dans le village d'Esso. Les Évènes ne sont pas très amicaux, car c'est comme leur village, la majorité là-bas sont des Évènes. Je n'avais que 12-13 ans quand j'ai fait la queue au magasin et qu'on m'a dit : "Les voilà qui ont tous débarqué" ».

Il en résulte que les Itelmènes ont commencé à perdre rapidement le lien avec leurs racines. En 1989, environ 20% d’entre eux considéraient l'itelmène comme leur langue maternelle. Seuls ceux qui avaient plus de 50 ans pouvaient le parler. La famille d'Ouliana était la plus proche de la langue – sa grand-mère, Klavdia Khaloïmova, était linguiste et dans les années 80, elle a entrepris la rédaction du premier manuel d’itelmène. Mais même dans leur famille, ils parlaient russe, n'insérant que quelques mots itelmènes dans leur discours.

Ouliana déplore ne connaître personne parlant cette langue, ni même maîtrisant son alphabet. « La plupart des gens de notre village de Kovran ont sombré dans la boisson. L’alcool est un véritable problème », ajoute-t-elle.

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Retour aux origines

Toutefois, ce déclin culturel, associé à la chute démographique, a incité les Itelmènes à prendre la responsabilité de leur propre existence, l’aide de l'État à cet égard étant faible. En 1989, les Itelmènes ont ainsi été parmi les premiers peuples du pays à créer leur propre organisation publique – le Conseil de renaissance des Itelmènes du Kamchatka « Tkhsanom », dirigé par Oleg Zaporotski en personne. Dans ce cadre, ils ont fondé leur propre ensemble chorégraphique, qui a progressivement gagné en popularité et est depuis parti en tournée à travers l’Europe. La fête locale d’Alkhalalalaï, au pied d’un volcan endormi, est quant à elle devenue la marque de cette ethnie et son noyau idéologique. « À mon avis, c'est notre principale accomplissement », déclare fièrement Zaporotski.

Même la cuisine traditionnelle oubliée a retrouvé sa place dans les mémoires. « Je suis très heureux que mon père m'ait autrefois forcé à apprendre. Je ne voulais pas, je pensais que ça ne serait jamais utile. Vraiment : être capable de préparer de la graisse de phoque, du ioukola [poisson séché ou viande de renne] et des têtes de poisson aigres ne semblait pas attrayant », ajoute-t-il.

Et l'an dernier, comme l’ont annoncé les médias locaux, Lidia Kroutchinina, directrice de l'ensemble de danse, est devenue l’Itelmène de l’année, après avoir remporté la première place au concours de haute couture de costumes traditionnels à Moscou. Comment s’est-elle démarquée ? Avec des costumes de scène en peau de poisson bien entendu.

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