Série d’attaques dans les écoles russes, une nouvelle «Columbine»?

Reuters
En janvier 2018, les écoles russes ont connu trois attaques à l’arme blanche en l’espace d’une semaine. Et ces agressions ont été menées par de simples élèves. Sur les réseaux sociaux, tous les assaillants étaient abonnés à ce que l’on appelle la «True Crime Community» dédiée à la tuerie survenue en 1999 dans l’école de Columbine (État du Colorado). Il s’avère que la bio des auteurs de cette fusillade attire des dizaines de milliers d’enfants et d’adolescents russes.

L’école numéro 127 à Perm (1 400 km de Moscou). Deux adolescents de 16 ans s’attaquent à une classe de 4ème : l’un d’entre eux donne deux coups de couteau au cou du professeur. En outre, 15 autres personnes sont blessées. Deux jours plus tard, dans une petite agglomération de la région de Tcheliabinsk (1 700 km de Moscou), un élève blesse à l’arme blanche l’un de ses camarades pendant la récréation. Il faut attendre encore deux jours pour que dans un village situé non loin d’Oulan-Oude (République de Bouriatie, sud de la Sibérie), un élève de 9ème, armé d’une hache et de cocktails Molotov, mène une attaque contre des écoliers, faisant sept blessés.

En une semaine, trois écoles russes ont connu des attaques perpétrées par leurs propres élèves. Selon l’une des pistes avancées par les forces de l’ordre, les trois incidents sont liés entre eux et incités par la « True Crime Community » - blogs et groupes sur les réseaux sociaux dédiés aux tueries dans les écoles, notamment à la fusillade de Columbine (les élèves Eric Harris et Dylan Klebold ont tué 12 de leurs camarades et un professeur, et blessé vingt-quatre autres personnes avant de se suicider). Les auteurs des trois attaques qu’a connues la Russie au mois de janvier étaient membres de ce genre de communautés et publiaient des photos et des vidéos montrant des scènes de tueries dans des établissements scolaires. L’adolescent de Bouriatie a d’ailleurs agi vêtu d’un T-Shirt KMFDM similaire à ceux portés par les assassins de Columbine.

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Suite à ces événements tragiques, le Service fédéral de supervision des communications, des technologies de l'information et des médias de masse (Roskomnadzor) a commencé à bloquer les groupes de la communauté sur les réseaux sociaux, dont certains comptent jusqu’à 10 000 abonnés. Mais à peine bannis, ces groupes apparaissent à nouveau.

Lieu de rencontre de ceux qui haïssent l’école

« Respect, les gars ! Pendant 4 mois j’ai travaillé sur ma communauté, mais personne ne nous connaissait. Il y a plus d’une semaine (après ce cas bâtard à Oulan-Oude) mon premier groupe a été bloqué. Mais durant la semaine qui a suivi j’ai recueilli toute une armée d’abonnés », écrit Brock (le pseudonyme a été modifié), administrateur de l’une des communautés de ce type. Sur la page de ce groupe, on trouve des photos d’Eric et de Dylan, des documents d’archives, des mèmes et du fan art.

Brock et trois autres créateurs de ce genre de communautés - avec qui s’est entretenue la rédaction de Russia Beyond - disent pratiquement la même chose : le but de ces groupes est d’expliquer ce qu’il faut éviter, à quel genre de problèmes peut mener le harcèlement à l’école. « C’est une leçon pour tout le monde », estiment-ils. Ils considèrent qu’ils aident en quelque sorte les adolescents qui ont des problèmes. Ici ils trouvent des gens confrontés aux mêmes soucis et peuvent au moins communiquer.

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« Nous sommes contre la violence. Les +True Crime+ ne représentent pas un danger, il s’agit d’informations qui datent de près de vingt ans, de citations et de mèmes comme n’importe quel autre groupe », dit Nikolaï Drazdov, administrateur d’une communauté dédiée à Columbine. Deux jours après notre échange, sa page personnelle a été supprimée.

Ceci étant dit, dans le groupe de Brock on trouve des photos accompagnées de messages comme celui-ci : « Si tu ne perpétues pas une fusillade d’école, tu ne parachèveras *** [rien, ndlr] dans cette vie ». Dans les commentaires, on trouve un certain Dima Kotov de Sébastopol qui décrit son envie de faire un massacre « similaire à celui de Columbine ». Sur sa page personnelle, on le voit partager des publications faites dans ces True Crime Community et rédiger ses propres postes : « Je vous hais », « Attendez le 20 avril… ».

Ce qu’en pense l’État

Au ministère russe des Communication et des Médias, on considère que tous les groupes dédiés à la tuerie de Columbine doivent être bannis au même titre que les communautés promouvant le terrorisme et le suicide. « En fait, il n'y a pas de différence entre eux, ils propagent aussi un comportement asocial et destructeur, donc ils doivent être détruits », a déclaré le vice-ministre Alexeï Voline.
Roskomnadzor, sur l’ordre duquel ces groupes sont bloqués, assure sans équivoque que les pages bannies contenaient des informations susceptibles d’inciter les adolescents au suicide.

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«Tout commence par un petit groupe»

Les premières True Crime Community arrivent en Russie en 2000 et pendant de longues années n’attirent qu’un nombre très restreint de personnes. C’est par hasard que Diana, 18 ans, s’est intéressée à Columbine. Elle a vu un poste sur les réseaux sociaux qui l’a conduite vers la page de l’une de ces communautés. Ce qu’on trouve sur sa page, ce sont principalement des publications sur Harry Potter, Twin Peaks et des chansons d’Alt-J et de Hurt.

« Puis, je suis devenue une accoutumée. J’ai lu le journal d’Eric [...] et le puzzle a commencé à se mettre en place. J’ai commencé à m’intéresser à la psychologie de ces gens, à ce qui les motive. Il n’y a rien d’extraordinaire [dans ces communautés, ndlr]. Accuser ces groupes – c’est ridicule. La société contemporaine met l’adolescent au pied du mur. Si on traitait les autres avec plus de simplicité, sans coller des étiquettes telles que +intello+, +looser+ ou +sportif+ - la vie serait plus facile. Personne n’aurait songé à rééditer Columbine », estime-t-elle.

Dans ces communautés, les attaques de Perm et de Bouriatie sont qualifiées de « frime » - « ce sont de simples gredins qui ont voulu devenir +célèbres+ ».« Ils étaient fans de Harris et de Klebold, ça c’est vrai, mais pas plus », avance Drazdov. Ils ne connaissaient pas leurs victimes et ne faisaient pas l’objet de brimades.

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Dans les médias, cette histoire est présentée comme étant une « nouvelle réalité » et la conséquence du recul du rôle des parents, des écoles et des institutions dans la socialisation des enfants. On y évoque l’omission des psychologues scolaires ou l’indifférence des parents. Toutefois, à la tête du problème on place toujours la True Crime Community qui pousserait à la violence et provoquerait une « réaction en chaîne ».

« Mais savez-vous ce qui est le pire? Après cette vague de médiatisation émanant de la presse et des bloggeurs, le thème semble avoir explosé. L'augmentation [d’abonnés] est tout simplement énorme. C’est hélas qu’ils l’ont fait », considère Drazdov. Diana partage son avis : « C'est comme une épidémie. Tout commence par un petit groupe, puis les autres sont contaminés ».

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