«Soljenitsyne nippon»: comment un communiste japonais a survécu au goulag

La maison des Russes à l'étranger Alexandre Soljenitsyne; Getty Images; Alexandre Rodtchenko/МАММ/МDF/russiainphoto.ru; Russia Beyond
La foi en l’utopie socialiste a mené Katsuno Kinmasa (1901-1983) d’abord à Paris et à Moscou, puis en Sibérie, mais déjà en qualité de prisonnier privé de tout droit. Contrairement à des dizaines de milliers d’autres détenus, il a survécu au goulag pour devenir l’un des premiers au monde à révéler les horreurs de la machine de répression stalinienne.

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Les répressions politiques menées en URSS en 1930-1950, sous Joseph Staline, ont eu un énorme impact sur la société soviétique : selon les évaluations les plus modestes, plus de 786 000 personnes sont devenues victimes de la terreur étatique, quant aux prisons et camps, 3,8 millions de personnes y ont séjourné.

Cela peut sembler étonnant, mais l’un des premiers à avoir publié un livre sur les goulags a été le Japonais Katsuno Kinmasa. Ses livres Pergélisol – notes d’un camp de concentration stalinien et Journal d’une évasion de la Russie communiste sont sortis au Japon pendant les années 1930, lorsque Katsuno est rentré au pays après plusieurs années de labeur dans des conditions inhumaines. Mais comment s’est-il initialement retrouvé en URSS ?

Un « fou » de la préfecture de Nagano

Né en 1901 dans la préfecture de Nagano, Katsuno a défendu dès son plus jeune âge les intérêts des simples gens. À peine âgé de 15 ans, il a donné une conférence dans un club local dédiée à l’injustice de l’organisation étatique. « Deux jours plus tard, j’ai été interpellé par la police et me suis fait arrêter pour deux jours. Cette histoire s’est propagée dans notre village et une publication dans laquelle on me qualifiait de "fou" est parue dans le journal local », se rappelait-il dans une « autobiographie »rédigée en 1934 dans le camp soviétique.

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Certes, le jeune homme n’était point fou, plutôt enthousiaste avec un sens aigu de la justice et enchanté par les idées marxistes. Il rejetait tout compromis, ce qui a bien compliqué sa vie : ainsi, en 1918, il a été expulsé de l’université Nihon après avoir signé un article demandant de démocratiser l’enseignement.

Étudiant doué et intrépide, il est entré dans une autre université, celle de Waseda, où il a rencontré des personnes partageant les mêmes idées que lui. Avec elles, il a publié des magazines proches des partis de gauche, a participé à des manifestations, s’est fait arrêter à deux reprises. Au fur et à mesure de la militarisation du Japon, le gouvernement devenait de plus en plus intransigeant vis-à-vis de la gauche et, en 1924, le jeune homme a quitté son pays pour la France.  

Chez les camarades étrangers

Manifestation communiste à Paris

À Paris, il est reparti de zéro : la pauvreté, les études (cette fois-ci à la Sorbonne), la rencontre des communistes locaux, les manifestations. « À Paris, des manifestations se tenaient souvent. Un jour, une jeune communiste m’a saisie par la main en me disant : "Vas-y, le Japonais, toi aussi !". Je me souviens toujours de mon émerveillement. Après avoir intégré le parti communiste de France, j’ai pris part à l’organisation de grèves de travail. Il semblait que la révolution mondiale ne tarderait pas », se rappelait-il.  

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Tout comme au Japon, les autorités n’étaient pas contentes de l’activité menée par Katsuno et, en 1928, il a été expulsé. « L’on peut mener la révolution partout, sauf en France », a-t-il noté les propos des policiers.  Après avoir traversé l’Allemagne, il a donc mis le cap sur le pays des Soviets, et ce, à l’aide de l’Internationale communiste Komintern. Tout laissait penser que le militant de gauche n’allait y affronter aucun obstacle.

Secrétaire général du Parti communiste japonais Katayama Sen

Piège moscovite

Au début tout allait bien : à Moscou, il a bénéficié du patronage de Sen Katayama, vétéran de la lutte politique au Japon et une importante personnalité du Komintern. Il a donc travaillé comme son secrétaire, enseigné le japonais à l’Institut d’orientalisme et beaucoup écrit – que ce soit pour les journaux soviétiques ou pour les éditions clandestines nippones éditées à l’aide de l’Internationale communiste. L’on dit qu’il envisageait de rester en URSS : ayant appris la langue, il a obtenu la citoyenneté et a même adopté un pseudonyme russe : Alexandre Ivanovitch. C’est avec ce nom qu’il signera prochainement les protocoles sur son arrestation.

Comme l’expliquent les employés du Musée de l'histoire du goulag de Moscou, c’est la lutte interne dans la section japonaise du Komintern qui a joué un mauvais tour à Katsuno. Les adversaires politiques de Katayama ont accusé sa fraction de trahison, si bien que beaucoup de Japonais, dont Katsuno, se sont retrouvés derrière les barreaux.  

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« Fin octobre 1930, j’étais à un arrêt de tramway. La neige caressait par ses attouchements froids mon visage. Soudain, quelqu’un m’a saisi avec force par le bras. Je me suis retrouvé coincé entre deux hommes robustes coiffés de casquettes. J’ai été conduit au siège principal de l’OGPU (Direction politique d’État unifiée) à Loubianka », décrivait-il le jour de son arrestation. Il s’est alors vu accusé d’espionnage au profit d’un pays étranger.

Grand chantier de Staline

L’OGPU n’avait pas de preuves pouvant compromettre Katsuno : comme le démontrent les protocoles des interrogatoires, on lui a demandé pourquoi il fréquentait des scientifiques et des militaires, et, sans aucun fondement, il a été accusé de transfert de données au Japon. « Je confirme catégoriquement l’absurdité de l’inculpation d’espionnage formulée à mon égard », écrivait-il. Au cours des dix-huit mois passés en prison, il a effectué à deux reprises une grève de la faim et exigé que soit d’être libéré, soit fusillé.

Cependant, il a été décidé de le condamner à 5 ans de camps. Katsuno a d’abord été envoyé dans la région de Kemerovo (3 645 km à l’est de Moscou), puis sur le chantier du canal de la mer Blanche (1 100 km au nord de Moscou). C’était un projet d’envergure et inhumain de l’ère de Staline : plus de 100 000 prisonniers devaient creuser un canal de 227 kilomètres entre la mer Blanche et le lac Onega en 20 mois et sans équipement spécial – ils n’avaient à leur disposition que des pelles et des brouettes.

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Des prisonniers soviétiques lors de la construction du canal reliant les mers Blanche et Baltique

« Le calme est si profond qu’il provoque l’effroi. Au-delà de l'horizon de la nuit blanche, traîne une journée terne et sans lumière. On a envoyé ici des hordes d’hommes, mais tous de force », partageait-il ses souvenirs du camp. Quotidiennement, à partir de 5h00 du matin et jusqu’à minuit, il devait casser des pierres et débarrasser la terre. Pas de congés, ni de repos, et celui qui échouait à réaliser la norme journalière se voyait réduire sa ration de nourriture. Katsuno a survécu par miracle. Après avoir reçu un traumatisme sérieux, il a été envoyé à l’infirmerie où il est resté assister le personnel médical jusqu’à la fin de sa réclusion. Une véritable chance car, selon différentes données, entre 12 000 et 50 000 personnes ont péri lors de la construction du canal.

Camp de travaux forcés «Mer Blanche-Baltique»

Adieu l’URSS

En juin 1934, il a été libéré avant date. Ce qu’il a vu et vécu dans les camps a engendré chez lui une déception à l’égard du communisme. Sans attendre que l’on ne l’arrête de nouveau, il s’est rendu à l’ambassade japonaise pour être rapatrié.  

Les publications sur ses « illusions dissipées » à l’égard de la « Russie rouge » et ses récits des camps sont parus dans la presse japonaise déjà à l’été 1934 – le gouvernement s’est servi de lui pour fomenter la propagande anticommuniste. Toutefois, Katsuno, qui a reçu le surnom de « Soljenitsyne nippon » par analogie avec l’écrivain russe ayant décrit le goulag, a préféré prendre ses distances avec la politique. Il a publié des mémoires et s’est livré à l’occupation familiale – l’industrie de bois – et à la bienfaisance. Il a vécu une longue vie et est mort en 1983, à 13 ans de la réhabilitation totale d’Alexandre Ivanovitch, ce citoyen nippon de l’Union soviétique. 

Dans cet autre article, nous vous expliquons pourquoi le Japon n’a pas attaqué l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale.

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