« Sans le collectionneur Chtchoukine, il n’y aurait ni Matisse ni Picasso »

La directrice du Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou Marina Lochak.

La directrice du Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou Marina Lochak.

Archives personnelles
La directrice du Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou Marina Lochak évoque la collection légendaire d’impressionnistes et de modernistes de Sergueï Chtchoukine qui sera, pour la première fois, réunie pour une exposition à la Fondation Louis Vuitton à Paris.

Le marchand et industriel russe Sergueï Chtchoukine commença à collectionner Monet et Gauguin, Van Gogh et Cézanne, Matisse, Picasso et d’autres grands noms de la fin du 19e – début du 20e siècles dès les années 1890. Il était l’ami de marchands d’art français (Ambroise Vollard et Paul Durand-Ruel) et connaissait tous les collectionneurs français d’art moderne.  

Claude Monet, Le D&eacute;jeuner sur l&#39;herbe, 1866.nService de presse du Mus&eacute;e d&#39Etat des Beaux&#8208;Arts Pouchkine<p>Claude Monet, Le D&eacute;jeuner sur l&#39;herbe, 1866.</p>n
Paul&nbsp;Gauguin,&nbsp;Ruperupe.&nbsp;La&nbsp;Cueillette&nbsp;des&nbsp;fruits,&nbsp;1899.nService de presse du Mus&eacute;e&nbsp;d&#39Etat&nbsp;des&nbsp;Beaux&#8208;Arts&nbsp;Pouchkine<p>Paul&nbsp;Gauguin,&nbsp;Ruperupe.&nbsp;La&nbsp;Cueillette&nbsp;des&nbsp;fruits,&nbsp;1899.</p>n
 
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Aujourd’hui, l’essentiel de la collection Chtchoukine sera de nouveau réuni pour la grande exposition « Chef d’œuvres d’art moderne. Collection de S. Chtchoukine. Musée de l’Ermitage – Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou », qui se tiendra du 20 octobre au 20 février à Paris.

L’exposition sera complétée d’œuvres provenant de la galerie Tretiakov et d’autres musées exposant les artistes de le’avant-garde russe qui furent, pour Marina Lochak, les plus influencés par la collection de Chtchoukine.

La directrice du Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou Marina Lochak. Crédit : Archives personnellesLa directrice du Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou Marina Lochak. Crédit : Archives personnelles

RBTH : Votre musée participe, avec l’Ermitage, à l’exposition de la célèbre collection de Sergueï Chtchoukine à Paris. Existe-t-il d’autres collectionneurs au monde ayant une aussi forte personnalité ?

Marina Lochak : À mon avis, il s’agit du plus grand et du plus important collectionneur d’art contemporain du 20e siècle. Plusieurs expositions ont récemment été consacrées aux grandes collections du siècle dernier à travers le monde, comme par exemple, la collection des Stein au Grand Palais en 2011.

Ce sont des personnages qui travaillaient, au même moment que Chtchoukine, avec les artistes contemporains, exerçaient une grande influence sur leur art et collectionnaient leurs œuvres. Mais toutes ces collections sont absolument incomparables à celle de Chtchoukine. Tout comme la personnalité de Chtchoukine et, de manière plus générale, les particularités des collectionneurs moscovites concentrées dans sa personne.

De quelles particularités s’agit-il ?

Le célèbre historien et critique d’art Abram Efros, qui travaillait dans notre musée dans les années 1920–30 et se consacrait aux expositions d’art contemporain français, disait que les collectionneurs moscovites se distinguaient par des traits plus audacieux. Quand un collectionneur de Moscou se fixait un objectif, il était capable d’y parvenir par les moyens les plus extraordinaires et d’agir de manière très puissante, vive et inattendue.

De très grandes figures, principalement des marchands et des industriels, travaillaient et collectionnaient l’art aux côtés de Chtchoukine. C’était des personnes extrêmement talentueuses. Chtchoukine en est un exemple : il a su atteindre des sommets en transformant une activité manufacturière en entreprise d’État extrêmement rentable.

Georges&nbsp;Braque,&nbsp;Le&nbsp;Ch&acirc;teau&nbsp;de&nbsp;la&nbsp;Roche&#8208;Guyon,&nbsp;1909.nService de presse du Mus&eacute;e&nbsp;d&#39Etat&nbsp;des&nbsp;Beaux&#8208;Arts&nbsp;Pouchkine<p>Georges&nbsp;Braque,&nbsp;Le&nbsp;Ch&acirc;teau&nbsp;de&nbsp;la&nbsp;Roche&#8208;Guyon,&nbsp;1909.</p>n
Pablo Picasso, La Dame &agrave; l&rsquo;&eacute;ventail, 1909.nService de presse du Mus&eacute;e&nbsp;d&#39Etat&nbsp;des&nbsp;Beaux&#8208;Arts&nbsp;Pouchkine<p>Pablo Picasso, La Dame &agrave; l&rsquo;&eacute;ventail, 1909.</p>n
 
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Chtchoukine était doté d’un bon goût, mais également d’un don de clairvoyance…

Chtchoukine a commencé par des objets européens assez simples collectionnés traditionnellement, puis a fait découvrir Henri Matisse et Pablo Picasso en Russie, mais aussi dans le monde entier. Nous ne savons pas quel destin aurait connu Matisse si, à une période de sa vie, Chtchoukine n’avait pas été à ses côtés. C’est d’autant plus triste que quand, après la révolution, Chtchoukine a émigré à Paris, aucun artiste, pas même Matisse, ne lui a apporté le soutien humain et moral qu’il méritait…

Il acceptait difficilement l’art nouveau : il renonçait d’abord à des œuvres achevées, puis écrivait à l’artiste et lui demandait de lui pardonner sa faiblesse. Le premier portrait que Chtchoukine a acheté à Picasso était accroché dans un couloir. Il passait devant et s’y habituait. D’abord, il étudiait une toile, puis il comprenait qu’il ne pouvait pas vivre sans elle. Et c’était ainsi pour chaque nouvelle œuvre « pointue ». Qui d’autre pouvait alors accepter le cubisme de Picasso que nous voyons chez Chtchoukine ? Personne ! 

Autre trait important de la personnalité de Chtchoukine : la compréhension que sa collection devait être ouverte au public. Il a créé le premier musée ouvert à tous dès 1909.  Je ne sais pas comment auraient évolué nos artistes d’avant-garde s’ils n’avaient pas vu la collection de Chtchoukine et ses magnifiques Monet, Gauguin, Cézanne, etc.

Généralement, Chtchoukine est présenté comme un collectionneur assez puissant. D’où vient son intérêt pour les artistes français qui lui étaient contemporains ?

Il était entouré d’un tas de gens qui collectionnaient déjà les impressionnistes. L’art français était à la mode et l’influence des goûts français était alors très importante en Russie. Il a étudié en Europe et y a notamment rencontré des marchands d’art.

Gustave Courbet, Le Chalet dans la montagne, vers 1874. Crédit : Service de presse du Musée d'Etat des Beaux‐Arts PouchkineGustave Courbet, Le Chalet dans la montagne, vers 1874. Crédit : Service de presse du Musée d'Etat des Beaux‐Arts Pouchkine

Il existe d’ailleurs une légende selon laquelle Chtchoukine est parvenu à réunir une immense collection, car il s’est lancé à temps dans l’achat d’artistes peu vendus à l’époque pour des sommes modiques. Ce n’est absolument pas vrai ! Il payait le prix maximum, tout comme l’autre grand collectionneur Ivan Morozov, qui se spécialisait dans les impressionnistes et les modernistes.

Quel sort Chtchoukine et sa collection ont-ils connu après son émigration à Paris ?

Il vivait une vie assez aisée. Mais c’était, comme on dit, une vie après la mort : la collection, qui était la force vive de Chtchoukine, est restée en Russie. Elle a été nationalisée par les bolchéviques. Toutefois, elle n’a pas connu un destin tragique.

Avec la collection de Morozov, elle a servi à la création du Musée national d’art moderne occidental dans les années 1920. Cette création d’un musée avec des collections d’art moderne occidental et un système de constitution de fonds a également servi de précédent. Le musée a été fermé par décret de Staline en 1948. Une partie de la collection s’est retrouvée au musée Pouchkine et une autre à l’Ermitage.

L’actuelle exposition à Paris revêt-elle une importance historique ?

Oui, c’est une exposition historique ! Jamais auparavant la collection de Chtchoukine n’avait été exposée avec une telle envergure, une telle réflexion, une telle approche. Pour la première fois, Chtchoukine est présenté comme un personnage à part entière : jusqu’ici, la collection de Chtchoukine était toujours liée à celle de Morozov, alors que ce sont des collections très différentes et chacune mérite une présentation séparée. Il est très important que cela se fasse à Paris, dans la patrie de l’art dont il s’agit.

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