Un ballet dans le Caucase musulman ? Respect et dialogue garants du succès !

Vladimir Sevrinovski
Est-il possible de créer une troupe de ballet dans l’une des régions les plus conservatrices de Russie où frôler ne serait-ce que la main d’une femme est répréhensible ?

Crédit : Vladimir ServinovskiCrédit : Vladimir Servinovski

Il existe une légende à propos de la lezguinka, cette danse traditionnelle du Caucase. Dans les temps reculés, si un garçon était amoureux d’une jeune fille, il lançait et rattrapait dans son dos son couvre-chef, le papakha, pendant la danse. Il faisait ainsi comprendre à sa dulcinée qu’il était prêt à risquer le tout pour le tout car, s’il s’était permis ne serait-ce que de l’effleurer, la famille de la belle l’aurait tué sur-le-champ.

Le ballet au mauvais endroit

Cette légende permet de comprendre à quel point le monde islamique exclut toute éventualité, pour un homme, de toucher une femme étrangère. Ainsi, les régions du Caucase situées à l’est de l’Ossétie du Nord (chrétienne), ne pouvaient même pas penser au ballet, cette carte de visite de la Russie dans le monde.

Les républiques musulmanes de Tchétchénie, d’Ingouchie et du Daghestan n’étaient célèbres que par leurs ensembles de lezguinka. Même le grand danseur Makhmoud Essambaïev n’a pu devenir soliste de ballet qu’au Kirghizstan. Dans le Caucase du Nord, après le démembrement de l’Union soviétique, des ballets n’ont été conservés qu’à Naltchik (chef-lieu de la Kabardino-Balkarie) et Vladikavkaz (chef-lieu de l’Ossétie du Nord), mais ici également il était en difficulté.

Un jour, le metteur en scène ingouche Moussa Ozdoïev est venu habiter à Makhatchkala (Daghestan) et tout a changé du jour au lendemain. Les danseurs soulèvent aujourd’hui leurs partenaires dans leurs bras, tourbillonnent avec elles dans une valse et même l’imam Chamil, partisan légendaire de la charia et chef des tribus caucasiennes en lutte contre le régime tsariste au XIXe siècle, est mis en scène.

Moussa Ozdoïev a passé le cap de la soixantaine, mais il ne peut pas tenir en place plus d’une minute. Lors des répétitions, il montre aux garçons en short et en vestes de lutteurs comment danser la valse et aux jeunes filles comment renverser la tête en arrière dans un geste de coquetterie.

Avant d’arriver au Daghestan, Moussa a dansé à Chisinau, à Bakou et à Vladikavkaz ; il a organisé le Théâtre de chambre de Perm et a même occupé le poste de ministre de la Culture de l’Ingouchie. Il a été invité au Daghestan pour y mettre en scène le ballet La Montagnarde d’après un poème du grand écrivain de la république, Rassoul Gamzatov.

Etant donné que Makhatchkala ne disposait pas d’ensembles professionnels, il a dû travailler avec les danseurs de l’ensemble Lezguinka. La première représentation a été accueillie avec enthousiasme. Après plusieurs projets à succès, les autorités de la république lui ont même proposé de venir s’installer avec sa famille au Daghestan et de mettre sur pied sa propre troupe de danseurs.

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Unsaintenjustaucorps

A l’époque, les garçons et les filles avaient honte, ne serait-ce que de se tenir par la main. Lorsque les danseuses se mariaient, elles quittaient la troupe, car leur époux leur interdisait un travail aussi « frivole ». Quant aux justaucorps, il ne fallait même pas y penser.

Mais ici, la diplomatie est venue à la rescousse de Moussa Ozdoïev qui a expliqué à sa troupe que la langue des gestes ressemblait à celle des mots et que soulever la danseuse équivaut à dire à la femme qu’on aime « Chérie, je te porte aux nues ».

Il maniait avec adresse l’attachement des Caucasiens au culte de la lutte : « Quand te sens-tu le plus un homme : quand tu roules sur le ring avec un partenaire à demi-nu ou en prenant une jeune fille par la taille ? » Il mettait ensemble ceux qui étaient en couple à la ville et faisait réaliser leurs tenues selon les traditions locales, rappelant que les personnages des œuvres de Shakespeare n’étaient pas vêtus de justaucorps moulants non plus.

Pendant un certain temps, la femme de Moussa a redouté une action venue des islamistes radicaux, mais ces derniers ne se sont pas manifestés. « Je pense qu’ils s’intéressent avant tout à l’argent. Et nous, que pourrait-on leur donner ? », s’amuse Moussa Ozdoïev.

Les commérages allaient bon train à la veille de la première du ballet de Mourad Kajlaïev L’Imam Chamil. Aussi bien les défenseurs acharnés de la religion que les simples amateurs de théâtre vitupéraient : non seulement Moussa Ozdoïev s’était permis d’habiller un saint avec un justaucorps, mais en plus, il lui faisait faire des entrechats.

Toujours est-il que le spectacle s’est avéré respectueux. Chamil évoluait majestueusement sur scène, vêtu d’une tcherkesska blanche, ce traditionnel manteau caucasien cintré à la taille et orné de pochettes verticales dorées sur la poitrine appelées gazyr.

Hamletcaucasienetsanctionsjaponaises

Crédit : Vladimir SevrinovskiCrédit : Vladimir Sevrinovski

En plus de ses activités liées à la direction de ballet, Moussa Ozdoïev met également en scène des danses pour de nombreux peuples du Daghestan. Il rêvait même d’un ballet japonais et était sur le point de s’entendre avec trois danseurs nippons.

Mais les sanctions introduites après le changement du statut de la Crimée ont frappé de plein fouet les relations internationales, non sans répercussions dans le domaine de la culture : le ministère japonais des Affaires étrangères a recommandé à ses citoyens de ne pas travailler en Russie. Moussa Ozdoïev a donc dû se résigner à n’employer que des danseurs locaux.

L’école de danse daghestanaise est très jeune. La république ne dispose ni de dynasties artistiques, ni de danseurs ayant suivi des cours dès leur plus tendre enfance. Et pour l’instant, une technique des plus perfectionnées relève tout simplement du rêve. Mais là où le professionnalisme fait défaut, le tempérament des Caucasiens prend le relais. « Les passions se déchaînent, mais le professionnalisme et les dons manquent », relève Moussa Ozdoïev.

Réalisant que ses danseurs ne manieront pas le ballet classique à la perfection, Moussa Ozdoïev s’est tourné vers la danse moderne. « Dans ce domaine-là, nous sommes libres, nous pouvons entrer en scène pieds nus et mettre des pantalons et des vestes. Pour faire de la danse classique, il faut avoir un corps idéal, mais pour la danse moderne, des dons moyens sont suffisants. C’est la richesse intérieure qui compte », souligne-t-il.

Tel est le quotidien de la troupe la plus étonnante de Russie : elle met en scène des danses caucasiennes et un ballet consacré à Charlie Chaplin, fait monter sur scène Hamlet et l’imam Chamil, gagne de l’argent supplémentaire en dansant la lezguinka dans les mariages, mais revient toujours sur sa scène préférée.

Même si le public gâté de Moscou dira que les mises en scène de Moussa Ozdoïev sont un peu simplettes, jugeant les fouettés des danseuses daghestanaises loin de la perfection, l’essentiel est que le Ballet de Makhatchkala transforme les vies et ouvre de nouveaux horizons dans la même mesure que ses « cousins » plus prestigieux.

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