Tchékhov sans paroles: l’exploit muet d’un jeune réalisateur russe à Paris

Frol Podlesny / Festival Territoria/TASS
Mettre en scène une pièce de Tchékhov sans paroles, en mode muet – il n'y a que Timofeï Kouliabine, jeune réalisateur russe contemporain connu pour ses provocations dramaturgiques, qui en soit capable. Ses Trois Sœurs débarquent à Paris le 5 octobre. Parmi toutes ses créations, ce spectacle qui dure quatre heures et demie et se joue en silence est une des expériences les plus belles et radicales à la fois.

Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, Odéon Théâtre de l'Europe accueille sur sa scène du 5 au 15 octobre 2017 les Trois Sœurs d'Anton Tchékhov, mises en scène par Timofeï Kouliabine. Enfant prodige de la scène théâtrale russe, le théâtre est pour lui une expérimentation sans fin, l’espace d'application de nouvelles relations entre l'art et son consommateur et de nouveaux instruments à l’intérieur de l’œuvre elle-même. La pièce est interprétée par la troupe du théâtre Krasni Fakel (Torche rouge) de Novossibirsk en langue des signes russe et surtitrée en anglais et en français.

Ce spectacle n’est pas un geste envers les spectateurs sourds-muets, mais il peut en revanche révéler à quel point nous pouvons être sourds, tout en possédant toutes nos capacités auditives. Même les fins connaisseurs des œuvres d’Anton Tchékhov risquent de ne pas reconnaître ce classique joué et rejoué sur toutes les scènes du monde depuis plus d’un siècle.

Le bruit du silence

Le texte de l’auteur ne disparaît pas, il est reproduit sans coupures, mais le son est remplacé par le geste. Le spectateur voit les paroles, il les « prononce » dans sa tête en lisant les surtitres, à sa manière, en fonction du poids de sa propre expérience.
A la place des mots vient une communication d’un autre niveau : le silence qui résonne, la respiration interceptée, un gémissement étouffé, un cri arrêté. Les bras dissèquent nerveusement l’espace, les poings frappent de colère la poitrine, la main touche doucement la paume du partenaire pour attirer son attention. La langue du geste est incroyablement expressive. Dépourvu de paroles prononcées, le spectateur se concentre davantage sur le jeu des acteurs.

Malgré l’absence de toute parole audible, le silence absolu ne gagne pas la scène une seule fois pendant toutes les quatre heures de la performance : l’espace est occupé par les frappements, les bruissements, les bruits de pas, les soupirs. Et les non-dits semblent sonner plus fort qu'auparavant. Séparé du jeu des acteurs, le texte de Tchékhov devient finalement un personnage à part entière, très important, planant au-dessus de toute l’agitation qui se déroule sur scène.

La synchronisation du mot autonome à l'écran, de la vie des protagonistes avec leurs péripéties émotionnelles et de l’intrigue avec les bruits de cette vie qu'ils n’entendent pas forment un tissu très dense à plusieurs couches.

Derrière les murs virtuels

Il a fallu aux acteurs un an et demi d’entraînement pour s’approprier la technique de la langue des signes et un an de plus pour les répétitions et la finalisation du spectacle. La scénographie prend en compte de manière très fiable l’environnement matériel des personnes sourdes-muettes. Grace aux consultants auxquels le metteur en scène a recouru pour une crédibilité accrue, les détails spécifiques de la vie quotidienne des personnes malentendantes sont reproduits scrupuleusement sur scène.

La maison où vit la famille Prozorov, personnages de la pièce, n'a pas de murs. Ils sont juste indiqués par les lignes au sol. Cette maison est un espace à l'unité très particulière, théâtre d’une communication étroite, où, pour être compris, il faut toujours voir les yeux de l'interlocuteur, lui envoyer des signaux émotionnels avec les mains, « sonner » avec ses yeux et des gestes convulsifs, mobiliser l'organisme tout entier. C'est une communauté de personnes dont les liens émotifs et psychologiques sont plus forts que chez les personnes capables d’entendre.

Mais la transparence des murs ne rend pas les personnages plus réceptifs : le mari ne voit toujours pas la trahison de la femme, et la mère ne se précipite pas vers le berceau, car les pleurs de l'enfant ne l'atteignent pas.

Le problématique tchékhovienne pas passée de mode

Le transfert de l'action dans le présent est très relatif : les sœurs Prozorov sont toujours à la recherche du bonheur – elles veulent quitter la province pour la capitale, s’efforcent de se réaliser en travaillant, en servant la science et les hommes.

De nouveaux obstacles rapprochent les héros, tout en les coupant du monde extérieur. Au-delà des murs de la maison des Prozorov se trouve un monde étranger et hostile, qui n'est pas conçu pour cette communauté fermée. Et quoi qu’ils fassent, ils sont séparés du reste du monde par un mur insurmontable de silence et de surdité. Les gémissements des sœurs : « À Moscou ! À Moscou ! » sont tragiques, parce que « Moscou » est un monde tout autre, c'est un espace dangereux et inaccessible où l’on parle une autre langue. Un espace si convoité que finalement, les sœurs en franchiront les frontières. 

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