L’Etat islamique, refuge des âmes égarées du XXIe siècle

Alexeï Iorsh
L’orientaliste Vassili Kouznetsov analyse la situation pour comprendre qui et pourquoi rejoint les rangs de l’Etat islamique (EI).

Qui sont ces gens prêts à tuer et à mourir au nom de celui qui se nomme al-Baghdadi et de ses idées ? Ils peuvent être divisés en plusieurs groupes en fonction de leur motivation.

Il y a tout d’abord la population locale, qui s’est retrouvée dans les territoires contrôlés par l’État islamique en Syrie et en Irak. A ses yeux, l’EI est avant tout non pas une organisation terroriste, mais un véritable État capable de faire régner l’ordre au milieu du chaos. Des scénarios similaires ont été joués en Afghanistan pendant le renforcement de l’influence des Talibans et, quoiqu’un peu différemment, en Allemagne à la veille de l’arrivée des nazis au pouvoir.

Il y a aussi les jeunes qui viennent spécialement en Syrie depuis des pays musulmans, avant tout arabes. L’État islamique bénéficie d’une certaine aura dans les quartiers populaires et les régions pauvres de ces pays : la Tunisie à elle seule a « fourni » environ 3 500 combattants, voire plus, au groupe. Les histoires de jeunes ayant rejoint les rangs de l’EI se transmettent de bouche à oreille. Elles véhiculent toutes une seule et même idée : ce n’est pas le désir de tuer ni l’exaltation religieuse qui poussent les jeunes en Syrie, mais l’absence de liberté et d’avenir chez eux. Ces histoires relatent l’impossibilité de trouver le bonheur dans une société qui considère la richesse matérielle comme le principal critère du succès, mais qui reste pauvre. Or, pour l’EI, le bien-être matériel, ce n’est pas l’essentiel, ce qui le rend capable de promettre le bonheur et un avenir.

Il y a encore la jeunesse musulmane des familles immigrées dans les pays occidentaux. Dans la vie des musulmans qui partent vivre en Occident, l’islam devient bien plus important qu’il ne l’avait été dans leur pays : il définit l’identité des immigrés et consolide leurs rangs, en impulsant la formation d’une nouvelle « pseudo-oumma » supranationale. 

La frustration vécue par les immigrés, surtout sur fond de montée de l’influence des radicaux de droite en Europe et de conflit évident entre les valeurs de la société traditionnelle qui leur sont chères et celles caractérisant libéralisme européen, les pousse à chercher des réponses et des repères dans les idéologies religieuses.

Il y a enfin les Européens qui se convertissent à l’islam et qui trouvent dans les activités de l’EI ce qu’ils n’ont pas autour d’eux, tout comme les immigrés musulmans : un système ordonné de valeurs. C’est son caractère non empreint d’humanisme, son refus de s’orienter sur l’individu, qui permet d’éviter le relativisme inéluctable dans le monde postmoderniste.

A ces quatre groupes peuvent venir s’en ajouter au moins deux autres : les djihadistes professionnels qui vont de zone de conflit en zone de conflit, et des hommes présentant des troubles mentaux séduits par l’idée d’une violence raffinée.

Pour ce qui est des quatre premiers groupes, l’on remarque ce qui suit.

Pour les deux premiers, l’État islamique est capable de remplacer les régimes proche-orientaux partis à la dérive. Son apparition n’est pas simplement la conséquence du Printemps arabe, de l’effondrement du système Sykes-Picot et de la crise de structures étatiques dans la région, c’est avant tout une tentative de proposer une autre souveraineté fondée sur le renoncement à l’idée d’État-nation, sur l’oubli de l’héritage colonial et sur une compréhension renouvelée de l’expérience arabo-musulmane féodale.

Par conséquent, cet axe de la lutte contre l’EI suppose le renforcement de la souveraineté proche-orientale. Le monde doit prouver aux petits garçons des quartiers miséreux que les États nés dans la région au XXe siècle sont viables et efficaces.

En principe, le monde est entièrement d’accord pour le faire. Le problème est que ni la vision soviéto-russe (et aujourd’hui chinoise) qui soutient les pays, en se réduisant presque toujours à l’appui des régimes, ni l’approche américano-européenne, qui met l’accent sur le développement de la société civile en conduisant à la polarisation sociale, ne fonctionnent. Toutes deux ont besoin d’être reconsidérées d’urgence.

Pour ce qui est des deux autres groupes (les immigrés musulmans et les Européens convertis à l’islam), ces hommes et femmes qui viennent en Syrie et en Irak depuis l’Occident sont attirés par l’idéologie de l’EI. Et si la société occidentale veut lutter contre l’EI, elle doit trouver une nouvelle logique civilisatrice de développement pour remplacer le paradigme de développement qui s’est formé dans les Temps nouveaux et traverse actuellement une crise.

Toutefois, une plus grande souveraineté de la région et, qui plus est, la recherche d’une nouvelle logique de développement sont des choses difficiles qui nécessitent du temps. Cela exige d’accomplir une percée : le Proche-Orient et le monde occidental doivent se hisser à un nouveau stade de développement. Ainsi, il n’existe pas encore de solution au problème de l’EI. Le monde est condamné à lutter non pas contre la nature de ce phénomène, mais uniquement contre ses manifestations concrètes sous forme de vagues de réfugiés, de violences et de terrorisme.

Vassili Kouznetsov, président du Centre des études arabes et islamiques de l’Institut d’orientalisme de l’Académie des sciences de Russie

 

 

 

 

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