Russie, Iran : une entente qui change la donne

19 août 2016 Dmitri Ievstafiev
L’utilisation par l’aviation russe d’une base militaire en Iran marque le début d’une nouvelle étape de la lutte en faveur d’une résolution politique du conflit syrien, dont les participants ne seront plus liés par les scénarios ou engagements précédents. Toutefois, il ne s’agit pas pour l’instant d’une union militaire intégrale entre Moscou et Téhéran.
Opinion
What and why Russia and Iran have agreed to
Des pilotes russes sur la base aérienne iranienne de Hamedan. Crédit : mil.ru

L’arrivée de pilotes russes dans la base aérienne iranienne de Hamedan n’est une démarche ni fortuite ni liée exclusivement à la libération d’Alep (nord-ouest de la Syrie). Elle a été précédée d’une série d’événements témoignant de la formation d’un contexte foncièrement nouveau dans l’est du Proche-Orient. Notamment, la rencontre de la « Troïka caspienne », qui a réuni à Bakou les présidents de Russie, d’Azerbaïdjan et d’Iran, a posé un nouveau jalon de coopération économique entre les trois pays.

C’est encore la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan à Saint-Pétersbourg, qui a contribué à réduire la tension dans les relations bilatérales. C’est enfin l’intensification de la coopération économique russo-iranienne, avant tout dans le secteur des transports et celui de l’énergie.

Au moment où les ententes russo-iraniennes sur la base militaire commençaient à être réalisées, Moscou s’était déjà garanti un arrière politique fiable et un bloc d’ententes sur les questions économiques et sociales avec l’Iran. Ainsi, cette décision cruciale du point de vue politique et militaire est une démarche logique signifiant que la Russie et l’Iran souhaitent détenir l’initiative non seulement dans le conflit syrien, mais dans l’ensemble du Proche-Orient.

Les gagnants et les perdants

Il est évident que dans cette situation, les Etats-Unis se retrouvent perdants.

Les ententes russo-iraniennes sur l’exploitation de la base militaire de Hamedan prouvent qu’à l’heure actuelle, les relations russo-américaines ne constituent plus pour Moscou une priorité au nom de laquelle il serait prêt à sacrifier des positions et des acquis, même tactiques. En outre, elles montrent clairement que « la lune de miel » entre l’Iran et les Etats-Unis se termine sur un niveau élevé de méfiance envers la politique de Washington. Notamment envers la capacité de Washington à influencer son allié le plus proche, l’Arabie saoudite.

Les Américains doivent se préparer à perdre leur « droit de veto » sur le développement des relations politiques et militaires avec l’Iran, non seulement concernant la Russie, mais également  d’autres pays.

L’accord de l’Iran au déploiement d’un contingent militaire russe sur son sol indique clairement que Téhéran réalise à quel point il est important pour son développement en tant que « centre de force » régional de résoudre le conflit syrien selon ses propres conditions et non selon celles de l’Occident.

Dans cette situation, les Etats-Unis se mordront les doigts de leur incapacité à comprendre « les limites du compromis » chez leurs partenaires-concurrents. Ainsi, la Chine, qui est restée pendant longtemps dans l’expectative dans le conflit syrien, semble avoir pris, après le déploiement de l’aviation russe dans la base de Hamedan, une décision de principe : élargir son aide au gouvernement du président syrien Bachar el-Assad. Il s’agit moins d’un soutien au régime en tant que tel que du souhait de Pékin de prendre part aux futurs processus politiques et économiques.

Les messages

Pour ce qui est des messages politiques ou plutôt politico-militaires envoyés par la Russie en lançant des opérations depuis le territoire iranien, ils se réduisent à trois grands points.

Primo. Moscou laisse entendre à Washington qu’il considère le partenariat russo-iranien comme une priorité stratégique et qu’il le développera même dans les domaines qui, du point de vue des Etats-Unis, se situent dans la « zone grise » au vu des ententes internationales intervenues auparavant sur l’Iran. Cela ne signifie pas que Moscou renonce complètement à la stratégie de consensus du Conseil de sécurité en matière de dissuasion des ambitions politico-militaires de l’Iran, mais nous assistons sans aucun doute à la révision de cette politique. Et si l’actuelle expérience de coopération se révèle fructueuse, elle pourrait être suivie d’autres démarches pouvant déboucher sur un rapprochement impressionnant entre Moscou et Téhéran.

Secundo. La Russie est déçue par la politique des Etats-Unis consistant à diviser l’opposition syrienne en « modérée » et radicale. L’irritation issue de la position souvent floue de Washington allait croissant depuis plusieurs mois et il était difficile de ne pas la remarquer. Il s’agit sans d’oute d’une erreur des Etats-Unis qui ont surestimé la disposition de Moscou à marchander au sujet de la liste des organisations terroristes. Une erreur qui risque d’affaiblir les positions des structures qui s’orientent sur les Etats-Unis tant « sur le terrain » en Syrie que dans le futur règlement de paix. En tout cas, si avec la participation des Iraniens, la Russie et Bachar el-Assad réalisent des progrès à Alep, le modèle existant des négociations devra être modifié, car une grande partie des organisations de l’opposition dite modérée ne représentera plus de forces sérieuses à l’intérieur de la Syrie.

Tertio. La Russie estime que la défaite définitive de l’opposition syrienne à Alep est un objectif à tel point prioritaire qu’elle est prête à sacrifier, au moins provisoirement, ses contacts avec les Etats-Unis et l’Union européenne sur le dossier syrien. Le déploiement de l’aviation russe à Hamedan et l’intensification des bombardements contre l’opposition près d’Alep n’est pas une simple opération visant à servir d’atout dans le commerce politique avec l’Occident. Il pourrait cacher la déception quant à la possibilité même d’avoir un dialogue politique avec l’actuelle Maison Blanche et l’intention de Moscou de remettre ce dialogue à plus tard, quand Washington se dotera d’une nouvelle administration.

Dmitri Ievstafiev est politologue, professeur à l’Université nationale de recherche de la Haute école d'économie.

Lire aussi

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.
Droits réservés
+
Suivez-nous sur Facebook