Six heures sur Mars : expérience psychologique sur la Planète rouge

Viktorija Zavjalova
L’envoyée de RBTH a passé six heures dans un espace confiné imitant une station martienne à l’Institut des problèmes médicaux et biologiques de l’Académie des sciences à Moscou.

Crédit : Victoria Zavialova
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Les doigts engourdis par le froid, nous tentons, dans un ultime effort, de remettre en marche le système de génération à la faible lueur d’une lampe de poche. La liaison avec le Centre de direction des vols est interrompue depuis une demi-heure. La moitié de l’équipage est prise au piège dans un autre compartiment, la trappe s’étant refermée accidentellement.

Je ne sais pas depuis quand nous travaillons, car la notion de temps est ici tout autre. Il me semble que l’opération dure une éternité. Parfois nous entendons de faibles coups et des voix fatiguées. « Faites quelque chose, il ne nous reste plus d’oxygène » : c’est le commandant qui nous parle de l’autre côté de la porte fermée.

Le pire, c’est que nous n’avons pas compris le mécanisme de propagation du virus qui a envahi la station. Nous devons pour cela déchiffrer le code pour nous introduire dans l’ordinateur de bord. « Il faut préciser l’année en cours », dis-je en m’adressant à notre femme médecin. Là d’où nous venons, sur Terre, je crois qu’elle avait un nom. Mais je ne m’en rappelle plus.

Je suis membre de l’expédition Mars 2030. Notre objectif est de savoir ce qui est arrivé à nos prédécesseurs sur la Planète rouge. Pourquoi ont-ils tous disparu ?

Expérience en isolement

Le projet Mars 2030 est une expérience psychologique qui se présente comme un jeu d’entraînement en équipe. Quand on se retrouve limité dans le temps, isolé du monde extérieur, dans un contexte inconnu, dans la terrifiante réalité d’une mission sur Mars, on commence à comprendre beaucoup de choses. Par exemple, qu’on n’est pas du tout ce que l’on croyait être.

A l’issue de l’entraînement, les membres de la « mission » s’entretiennent avec des psychologues qui ne donnent aucune évaluation ni recommandation, mais aident seulement à tirer des conclusions de l’expérience vécue. En cas d’équipes corporatives, il est possible de savoir pourquoi le groupe manque de communication et les objectifs posés ne sont pas atteints.

« Beaucoup dépend des participants à l’expérience, raconte Ekaterina Strijova, auteur de la formation. Une fois nous avons eu des programmeurs d’une grande société informatique russe. Non seulement ils résolvaient les problèmes posés, mais encore ils le faisaient en beauté. Par exemple, ils savaient qu’il était possible d’employer la force, mais ça ne les intéressait pas. C’était un vrai plaisir de les observer ».

Le prix d’une partie pour six joueurs va de 4500 à 6000 euros en fonction de son contenu. Jusqu’ici, le jeu n’était réservé qu’à des équipes russophones, mais il peut également être adapté aux étrangers. Une équipe parfaite serait cependant une équipe mixte où certains membres comprennent le russe pour traduire aux autres en cas de besoin.

Jeu en réalité

Le bâtiment de briques de l’Institut des problèmes médicaux et biologiques se cache discrètement derrière une haute palissade dans le centre-ville de Moscou. Les passants ne devinent même pas qu’ils se trouvent tout près de la première station martienne soviétique.

Il s’agit de cinq modules hermétiques avec les cabines des membres de l’équipage et d’un centre expérimental. L’un des modules imite la surface de la Planète rouge. C’est ici que nous nous sommes retrouvés après avoir réussi à poser un explosif dans la station. C’était indispensable pour sauver la Terre de l’attaque d’un dangereux virus qui, selon la légende,  a tué tous les membres de l’équipage précédent.

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Le modèle du vaisseau martien a été construit à l’Institut à la fin des années 1950, avec la participation personnelle du grand Sergueï Korolev, père de la conquête spatiale soviétique. A la fin des années 2000, la vieille station a été modernisée aux fins du projet Mars 500 (simulant un vol vers la Planète rouge) qui a été réalisé par l’Académie des sciences de Russie avec la participation de l’Agence spatiale européenne.

Poser les pieds sur Mars

Mars 500 a réuni six volontaires – trois Russes, un Français, un Italien et un Chinois – qui sont restés dans un espace fermé pendant 519 jours. Le coût du projet est estimé à 13 millions d’euros. Début novembre 2011, le « vol » a pris fin avec succès.

L’expérience a servi de base au programme de Ekaterina Strijova et son équipe. « Après avoir pris connaissance des résultats du projet, nous avons compris que c’était une expérience unique qui peut servir à former des cosmonautes, mais également à aider les gens dans leur développement professionnel, a raconté Ekaterina Strijova. Nous avons rajouté des personnages, inventé une légende et posé aux joueurs des objectifs concrets ».

Selon elle, ce programme est sollicité dans différentes situations. Ainsi, le propriétaire d’une entreprise a joué avec son équipe après avoir nommé « commandant de bord » celui qu’il voyait comme son successeur. Il voulait voit agir ce dernier dans des conditions exceptionnelles. Le successeur a réussi « l’examen » et a été placé à la tête de l’entreprise.

« Vous devez vous en aller, il vous suit… Vous mourrez tous » : cette voix susurrante ne cesse de résonner en moi pendant que j’essaie de m’introduire dans l’ordinateur. Il me semble à un moment qu’elle n’existe que dans ma tête. Des cris se font entendre dans le compartiment voisin. Les lumières s’éteignent. L’explosif est posé. La communication avec la Terre est rétablie. La trappe s’ouvre en grinçant. Je sens sous mes pieds le sable de la Planète rouge et je vois enfin les étoiles…

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