Le secteur spatial russe en crise systémique ?

La fusée Proton-M sur son pas de tir à Baïkonour, au Kazakhstan, en mai 2014. Crédit : AP

La fusée Proton-M sur son pas de tir à Baïkonour, au Kazakhstan, en mai 2014. Crédit : AP

Une série d'accidents fait dire aux experts que l'industrie spatiale russe traverse une « crise systémique ». Selon eux, le problème pourrait être résolu à l'aide d'investissements privés, d'une alliance technologique internationale et d'une réforme de la filière spatiale.

Ces derniers temps, l'industrie spatiale russe subit échec sur échec. Samedi 16 mai, le lanceur Proton-M et le satellite de télécommunications mexicain MexSat1 se sont intégralement désintégrés dans  l'atmosphère. Un autre accident a eu lieu au début du mois avec le cargo spatial Progress-26M, à bord duquel se trouvait un chargement précieux pour la station spatiale internationale (ISS). Selon les premières conclusions de la commission d'experts, un problème lié aux moteurs s’est produit dans les deux cas.

Comme l'a écrit sur son compte Twitter le vice-premier ministre Dmitri Rogozine, qui supervise l'industrie spatiale, ce problème peut être résolu grâce à des réformes. « Les accidents sont la conséquence d'une crise systémique de ce secteur dont Roskosmos n'est pas encore sorti », a écrit Rogozine. Il estime que le changement de structure de l'agence spatiale Roskosmos (qui pourrait être rapidement confirmé, car la Douma étudiera mardi 19 mai en première lecture le projet de loi ad hoc) permettrait d'améliorer le système de gestion.

Selon les experts, la crise du système ne pourra pas être résolue uniquement grâce à des mesures administratives. « … Tout va mal, que ce soit le processus de conception et la qualité des pièces ou bien le contrôle et la réalisation, explique le directeur de l'Institut de politique spatiale, Ivan Moïsseïev. Pour surmonter la crise, il nous faut des gens et des ressources. Les bases de la crise systémique étaient déjà posées à l'époque soviétique, mais rien n'a été entrepris pour résoudre ce problème ».

Les experts misent sur les BRICS

Le projet de document qui définit le développement de l'industrie spatiale russe pour la période 2016-2025 (Programme spatial fédéral) est en cours d’étude par le gouvernement russe. À en juger par le document, la Russie prévoit de réduire les dépenses relatives à l'étude du cosmos au cours de la prochaine décennie.

Le projet de « Programme spatial fédéral » prévoit une réduction des dépenses de 10%, passant de 2 117,3 milliards de roubles (38 milliards d'euros) à 2 004,5 milliards (36 milliards d'euros). Les économies se feraient notamment sur la recherche scientifique fondamentale et sur les « outils de lancement », autrement dit, les lanceurs.

Selon les experts, pour résoudre les problèmes du secteur, la Russie doit accorder plus d'attention au développement du cosmos privé et à la coopération internationale. Une alliance technologique serait en effet bénéfique à la Russie.

« Le programme aurait tout à fait pu proposer une alliance technologique plus solide avec les BRICS », souligne Sergueï Joukov, cosmonaute d'essai, président du Club spatial de Moscou. Auparavant, Roskosmos avait annoncé sa disposition à travailler avec les BRICS sur un projet de nouvelle station spatiale destinée à remplacer l'ISS après 2024. D'après le directeur de l'agence, Igor Komarov, le projet est toujours en discussion.

Investissements privés à la rescousse

Dans ce programme, Roskomos évoque pour la première fois la nécessité de donner un coup de pouce au « cosmos privé ». « Nous prévoyons d'aider les constructeurs qui s'occupent de petits véhicules spatiaux, a expliqué Komarov. La télédétection spatiale est très rentable ». Selon lui, l'argent des investisseurs privés pourrait résoudre les problèmes des lanceurs russes. « Les réformes du secteur spatial vont rendre ce secteur alléchant pour les investisseurs, il y a un grand potentiel », estime Komarov.

Toutefois, d'après Joukov, pour que Roskosmos développe des projets d'aide à la micro-astronautique, il lui faut partir de zéro, et pas seulement investir dans ce qui existe déjà : « Je pense que l'Etat doit développer l'astronautique privée. Il faut ajouter dans le programme des subventions pour aider les particuliers. On pourra alors espérer qu’à l’avenir, l'astronautique russe ne sera pas un poids pour le budget », note Joukov.

Les experts estiment que les problèmes de système du secteur spatial russe peuvent être résolus, même si la tâche est ardue. « La crise du système continuera encore un peu, prévoit Ivan Moïsseïev. Puis la situation se stabilisera. Maintenant, Roskosmos doit, bon gré mal gré, renforcer le contrôle technologique sur les entreprises. Ensuite la situation s'améliorera », pense l'expert.

Encadré. Les projets de Roskosmos pour 2016-2025

Malgré la réduction des dépenses consacrées à la recherche scientifique fondamentale, le programme recèle de nombreux projets intéressants. Ainsi, au cours de la prochaine décennie, la Russie commencera à chercher activement des signes de vie extraterrestre : le programme étudiera l'évolution du climat de la planète Terre et les menaces que présentent les corps extraterrestres. Afin de chercher des signes de vie extraterrestre, les scientifiques russes enverront en 2016 le satellite Lomonosov et prendront part au projet de la station internationale ExoMars.

Les Russes projettent de lancer Spectre-RG en 2017 et la seconde version d’ExoMars en 2018. A partir de 2018, Roskosmos prévoit de lancer la conception d'un nouveau lanceur de classe moyenne appelé Phœnix  qui pourrait remplacer Soyouz. D'après les premières informations, ce seraient justement les problèmes de la fusée Soyouz 2.1a qui auraient causé l'accident sur Progress. De 2018 à 2025, Roskosmos a l'intention de consacrer à ce travail plus de 30 milliards de roubles (540 millions d'euros). Par ailleurs, la création d'un propulseur nucléaire électrique de classe mégawatt destiné à effectuer des vols spatiaux dans l’espace lointain devrait certainement être reportée. À l'aide de ce propulseur, les Russes prévoient d'explorer la Lune et Mars. La construction du premier modèle de cet appareil est prévue cette année.

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