« Ma vie, c'est le combat »

En deux ans, onze tournois ont été organisés sous les auspices de Strelka. Crédit : Itar-Tass

En deux ans, onze tournois ont été organisés sous les auspices de Strelka. Crédit : Itar-Tass

Le free-fight amateur connaît un essor en Russie. Des tournois ouverts à tout le monde – même aux personnes qui n'ont jamais fait de sport – sont organisés chaque semaine. Mais qu'est-ce qui pousse des hommes ordinaires à « entrer la cage »?
« Quatre cent dollars. Nous sommes parvenus à inviter certains gens à prendre part à notre tournoi, puis d'autres ; et cela a fait parler de nous. Et tout ça nous a coûté 400 dollars », affirme Greg Alinian, fier.

Pétersbourgeois de 29 ans, Greg est l'organisateur du tournoi de combat libre Strelka. En deux ans d'existence, Strelka est passé d'une petite ligue d'amateurs d'une valeur de 400 dollars à l'un des principaux acteurs du free-fight russe. Huit millions de visualisations des vidéos de Strelka sur YouTube, victoire au concours World Press Photo 2012 dans la catégorie Sports Features, organisation de combats sur le stade Petrovsky du célèbre club de football Zénith Saint-Pétersbourg : ce ne sont que quelques réussites de Greg Alinian & Co.

Le secret du succès de Strelka est simple : le tournoi est ouvert à tout le monde, même à ceux qui n'ont jamais pratiqué d'arts martiaux. Mais il y a encore une particularité importante : Strelka est un championnat « de la rue » : les combats sont organisés en plein air, sur le sable, l'herbe ou le sol nu.

« C'est ce qui nous distingue des tournois de free-fight traditionnels », explique Greg Alinian. « La forme de compétition qu'ils utilisent décourage les spectateurs potentiels : l'octogone, les combattants enfermés dans une cage grillagée, du sang partout, c'est très sombre et effrayant. En revanche, nos championnats sont très différents. Il y a du sable, le ciel bleu, du soleil et des gens ordinaires qui montrent parfois une force spirituelle qui vous fait faire des merveilles. »

D'après les règles de Strelka, il n y a pas de limite de temps : le combat se poursuit jusqu'à ce qu'un des participants abandonne ou qu'il soit stoppé par l'arrêt de l'arbitre. Le combat plus long de l'histoire du tournoi a duré 40 minutes sans interruption. Quant aux autres aspects, tout est identique au combat libre classique. Les combattants portent des gants spéciaux et ont le droit d'utiliser les coups de poing et de pied, ainsi que les clés et les étranglements pour lutter au sol.

En deux ans, onze tournois ont été organisés sous les auspices de Strelka. Le championnat pétersbourgeois a rapidement attiré l'attention de la compagnie américaine Thrones spécialisée dans l'organisation des tournois de free-fight. La société prend Strelka sous l'aile.

Au moins dix championnats amateurs de combat libre ouverts aux amateurs sont organisés en Russie chaque semaine. La promotion des tournois est réalisée sur les réseaux sociaux et des forums consacrés aux arts martiaux. Les endroits choisis pour les championnats varient : des installations sportives, des restaurants, des boîtes de nuit... En 2011, les compétitions de T-1, version la plus extrême du free-fight, ont été organisées dans le château Serednikovo, près de Moscou.

Tout cela veut dire qu'il y a un grand nombre d'hommes qui ne sont pas des combattants professionnels et qui terminent vendredi soir leur travail, disent au revoir à leurs collègues et partent pour gagner un peu d'argent avec leurs poings, ou bien, si l'on n'offre pas de prix en argent, pour prouver à eux-mêmes et au monde entier ce que les hommes prouvent habituellement.

Alexandre Anissimov est un résident de Vladimir âgé de 30 ans, employé d'une société de construction routière. Pour faire ses débuts au combat libre, il a choisi la version la plus brutale de ce sport, T-1 (« T » signifiant en ce cas « total »). Les participants de ce genre de tournois se battent en chaussures à semelle dure. Les coups de tête ainsi que les coups de pieds sur un adversaire au sol pour l'obliger d'abandonner sont autorisés. Les organisateurs voulaient d'abord que les participants se battent sans gants, mais les combattants eux-mêmes se sont opposés. « Tout le monde n'était pas prêt à surmonter cette barrière psychologique, à se battre à mains nues », affirme German Lvov, président de la ligue russe du T-1. Donc, les athlètes ont finalement été autorisés à porter les gants.

Répondant à la question de savoir ce qui l'a incité à laisser sa femme et son fils de 1,5 ans à Vladimir et à partir pour participer aux combats, Alexandre Anissimov dit : « J'étais curieux ». « Ma curiosité a été satisfaite », ajoute-t-il toutefois. Il n'envisage plus, au moins prochainement, de prendre part à des compétitions de free-fight.

La curiosité, c'est ce qui attire la plupart des gens au combat libre amateur. Mais la participation peut également être une source de revenus. D'après les estimations de la Fédération du pancrace de la Russie qui lutte pour retour du combat libre aux Jeux olympiques, le prix pour la première place aux tournois amateurs se chiffre en moyenne entre 700 et 1160 euros. Les combattants, quant à eux, parlent de sommes plus modestes, de 230 à 460 euros. 

Dès qu'on évoque le free-fight, un autre sujet s'invite immédiatement : les  combats illégaux. On peut trouver sur Internet de nombreux reportages qui sont tous choquants, contiennent beaucoup de détails effrayants et, apparemment, ne sont pas du tout authentiques.

« Dans la pénombre de la boîte de nuit se rassemblent des gars avec des poings comme des massues. Ceux qui perdent sont très souvent évacués sur une civière », écrit un journaliste. Un autre reporter dépeint une ambiance encore plus sombre : « Plusieurs corps de jeunes hommes ont été récemment retrouvés par la police. L’état des cadavres, portant de nombreuses blessures, a permis d’établir que toutes les victimes avaient été tuées dans une bagarre. Un peu plus tard, la police annonce la nouvelle choquante : des combats illégaux étaient organisés à Moscou. De vrais combats à mort. »

Les policiers de l’arrondissement Arbatsky de la capitale russe (tristement célèbre à la fin des années 1990 pour des combats illégaux très violents qui y étaient organisés) nient tout. « Ils n’existent plus depuis longtemps, affirme un agent de police. Aujourd’hui, nous n’avons aucune information sur des tournois clandestins ».

Vladimir Klenchev, président de la Fédération russe du pancrace, partage cette opinion. « Autour de ces soi-disant « combats de rue » il y a plus de rumeurs que de certitudes. Oui, nous avons connaissance de tournois de ce genre. Mais presque toujours, il s’agit de projets d’adolescents qui ont vu trop de films. Ça se termine par quelques nez cassés, et le lendemain, les ados se mettent à pratiquer le parkour ou une autre chose qu’ils ont vue à la télé. »  

Tout de même, les institutions officielles sont plutôt préoccupées par l’essor du combat libre amateur. « Tous ces tournois manquent le principal élément du sport : des groupes pour les enfants, c’est-à-dire, l’entraînement chez les jeunes. Tout ce que je vois, c’est le désir de gagner », se lamente M. Klenchev. 

Le meilleur modèle pour lui est le champion russe de free-fight Fedor Emelianenko qui organise régulièrement des entraînement pour les jeunes et sert d’exemple pour eux, en les encourageant à pratiquer le sport.

Un originaire d’Ouzbékistan habitant à Moscou, Tolgat, 21 ans, est pour sa part ravi de pouvoir participer à des tournois de free-fight amateurs. Six jours par semaine, Tolgat travaille comme cantonnier. Puis, s’il n’est pas trop fatigué, il va faire des exercices à la barre fixe. Après les tractions, il se met à perféctionner ses coups.

En Ouzbékistan, il pratiquait le muay-thaï, mais pas vraiment longtemps, juste un an et demi. Toutefois, Tolgat est persuadé qu’à Moscou cette durée est suffisante pour s’enrôler dans un tournoi et pour devenir une star. « Mon travail sur la route, ce n’est pas ma vie, dit-il. Ma vie, c’est le combat ».

Il y a des centaines d’hommes qui, comme Tolgat, perfectionnent leurs coups. Ils le font dans les gymnases, dans les parcs, dans les couloirs quand ils attendent l’ascenseur ou dans leurs propres cuisines quand il n’y a personne autour d’eux. Ils sont partout : ils travaillent comme programmeurs, directeurs commerciaux, courriers, peu importe. Mais leur vie (et parfois, même leurs proches ne le savent pas) ce n’est pas leur travail. Leur vie, c’est le combat.

 

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