Un Russe chez les Papous: l’expédition de Mikloukho-Maklaï 150 ans plus tard

Comment vendre son nom, devenir célèbre, partir à l’autre bout du monde et éviter les pépins – le descendant du grand explorateur et découvreur de la Papouasie-Nouvelle-Guinée explique les raisons de son expédition chez les Papous 150 plus tard.

Crédit : Ruslan ShamukovCrédit : Ruslan Shamukov

« Je n’ai jamais eu de problème avec moi-même. Peut-être parce que je n’avais pas d’autre choix ». Nikolaï Mikloukho-Maklaï sourit, assis dans son bureau dans une posture impeccable. Comme il se doit pour un descendant d’aristocrate.

Il est né exactement 102 ans après l’arrivée de son arrière-arrière-grand-père mondialement célèbre Nikolaï Mikloukho-Maklaï (ils portent les mêmes noms) sur les côtes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Aujourd’hui, il est le fondateur et directeur d’un Fonds de préservation de l’héritage ethnoculturel Mikloukho-Maklaï. Son bureau provisoire se trouve en face d’un des plus vieux cimetières de Saint-Pétersbourg qui remonte à l’Empire russe. L’ethnographe n’est cependant pas enterré ici et cette proximité géographique des ancêtres est une pure coïncidence. Il dit aussi qu’il n’a pas été nommé en l’honneur de l’explorateur, mais que ce prénom plaisait simplement à ses parents.

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150 ans après l’expédition de son ancêtre, Nikolaï a décidé qu’il devait également aller chez les Papous et qu’il traverserait pour cela sept pays au cours d’un périple de 18 000 km, qui devait absolument se faire en voiture.

Préserver la mémoire

La principale raison pour laquelle il a décidé de faire de son voyage un événement, ne serait-ce que d’envergure nationale, c’est qu’outre son nom, le public connaît très peu Mikloukho-Maklaï. Et il faut y remédier.

Nikolaï Mikloukho-Maklaï, 1874-75. ArchivesNikolaï Mikloukho-Maklaï, 1874–75. Archives

Une vidéo publiée sur le site du fonds montre des Saint-Pétersbourgeois qui essaient de deviner qui était Maklaï, mais ne se rappellent que de blagues que bizarrement ils préfèrent ne pas raconter.

Avant, Nikolaï travaillait dans l’agriculture, avait son entreprise et voyageait à travers le monde avec l’argent gagné. Puis, il a compris qu’il devait se consacrer à tenter de préserver la mémoire. Ainsi, il a pensé à une expédition en voiture jusqu’à la Papouasie-Nouvelle-Guinée : d’abord, il traversera la Russie pour parler de l’ethnographe (le départ est prévu le 23 mai), puis la Chine, la Thaïlande et l’Indonésie avant d’arriver enfin en Papouasie. L’équipage sera composé de chercheurs et d’explorateurs. Ensemble, ils étudieront les Papous pendant deux semaines et chercheront à identifier l’influence des Russes sur les indigènes. Cette influence est multiple – premier homme blanc, Maklaï deviendra synonyme de tous les Européens qui se rendront ensuite dans les îles. Son nom fut même ajouté aux cultures emportées du continent. Grâce à l’ethnographe russe, les langues locales s’enrichirent de mots comme « hache », « maïs » et « pastèque ».

Crédit : Ruslan ShamukovCrédit : Ruslan Shamukov

Nikolaï dit qu’il n’a peur de rien (même si, à deux kilomètres de la côte est, la côte Maklaï, vivent toujours des tribus cannibales). 

« Je peux le faire seul, sans l’autre Nikolaï »

Une carte en papier est dépliée sur la table et un globe lumineux trône sur le bureau. Ce sont sans doute les seuls éléments qui rappellent le métier de son occupant, qui assure que malgré les nombreuses interviews avec les journalistes et son adhésion à la plus ancienne Société de géographique russe (dont le conseil d’administration comprend le président russe, le ministre de la Défense et les plus grandes fortunes du pays), il ne pense pas être une personne extraordinaire.

Bongu Village, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Archives personnellesBongu Village, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Archives personnelles

« J’étais plutôt curieux de la signification que cela avait pour les autres. Vous savez, dans mon enfance, à 13 ans, j’étais passionné de voile et ce n’est que récemment, 30 ans plus tard, que j’ai appris qu’un de mes compagnons de yacht vendait la possibilité de me montrer pour quelques kopeks. Et ce qui m’étonne n’est pas le fait qu’il se faisait de l’argent avec ça, mais que les enfants de l’époque étaient prêts à payer pour voir un Maklaï de leurs propres yeux », se souvient Nikolaï.

Pourtant, Nikolaï a finalement décidé de se promouvoir lui-même. La magie du nom fait toujours son effet. Nikolaï refuse cependant de reconnaître des visées autres que le but noble de préserver la mémoire et d’améliorer le niveau d’érudition des écoliers d’aujourd’hui. Son ancêtre avait, par exemple, des ambitions politiques. Chaque écolier peut lire dans les manuels que Mikloukho-Maklaï proposa de coloniser la terre qu’il avait découverte. Le chercheur-navigateur proposa d’appeler les îles Tchernorossia (pour la couleur de peau de la population locale, « tcherny » signifiant noir en russe) et voulait diriger lui-même l’État colonial. L’Empereur le refusa et les îles furent colonisées par l’Allemagne.

Photo prise en Papouasie-Nouvelle-Guinée, 2010. Archives personnellesPhoto prise en Papouasie-Nouvelle-Guinée, 2010. Archives personnelles

« La colonisation russe n’avait qu’un seul but – prendre les petites ethnies qui peuplaient la Papouasie-Nouvelle-Guinée sous la protection russe. Nikolaï Nikolaïevitch n’a jamais pensé qu’une race ou culture pouvait en dominer une autre », répond poliment Nikolaï après une courte pause.

« Les ambitions, c’est bien ! », s’anime-t-il. Ensuite, il reprend l’une des devises de son arrière-arrière-grand-père. « Si on peut se le permettre et qu’on a des ambitions, c’est merveilleux, c’est un lourd poids de responsabilités. On peut juger un homme par ses objectifs. Et ses objectifs étaient grands ».

« Et votre objectif, est-il assez grand ? »

« C’est sans doute mon plus grand objectif. Ce dont vous parlez est un colosse. Si on parvient à le mettre en marche… nous ne devons pas déformer l’histoire … ».

Ruslan ShamukovRuslan Shamukov

Nikolaï aime répéter qu’être simplement le descendant d’un homme mondialement célèbre ne fait pas tout.

« J’ai créé ce fonds uniquement quand j’ai compris que j’étais un homme assez mûr, même sans l’autre Nikolaï Mikloukho-Maklaï. Je suis aussi un homme qui, sans se raccrocher à lui, est capable de faire de bonnes choses. Oui, je préserve évidemment son héritage. Oui, je m’appuie évidemment sur son travail. Il serait stupide de ne pas m’appuyer sur ça »

Nikolaï Mikloukho-Maklaï (né le 17 juillet 1846 dans la région de Novgorod et mort le 14 avril 1888 à Saint-Pétersbourg) était un biologiste, anthropologue, ethnographe et chercheur russe, spécialisé dans l'étude de la Nouvelle-Guinée, de l'Océanie et de l'Australie. Sa principale contribution à la science est constituée par ses recherches portant sur les Papous, parmi lesquels il vécut de 1870 à 1872 et de 1876 à 1877, près de la baie de l'Astrolabe, dans la province de Madang, au nord-est de l’île de Nouvelle-Guinée. Avant lui, jamais un Européen n'avait foulé cette terre. 

Mikloukho-Maklaï s'efforça de préserver les peuples autochtones des guerres intestines et de la colonisation européenne. En 1885, il publia au nom des Papous un télégramme pour protester contre l'invasion de la partie orientale de la Nouvelle-Guinée par l'Allemagne. Il jouissait d'une forte autorité auprès des peuples locaux, qui le surnommaient « L'homme venu de la Lune ». 

En 1996, l'UNESCO proclama Mikloukho-Maklaï « citoyen du monde ». La date de son anniversaire, le 17 juin, fut déclarée fête des ethnographes. L'Institut d'ethnologie et d'anthropologie de l'Académie des sciences de Russie, situé à Moscou, et un golfe de l'Océan Austral, près des côtes de l’Antarctique, ont par ailleurs été baptisés en son honneur.

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