Fonction oblige: vers un contrôle du comportement sur les réseaux sociaux?

Pavel Lisitsyne / RIA Novosti
L’Association des bibliothèques de Russie, forte de plus de 500 établissements membres, a élaboré un projet de Règles de comportement dans les réseaux sociaux pour le personnel des bibliothèques. Comment la Russie tente de contrôler les réseaux sociaux et qui a été victime de sa publication?

Maria Chestopalova, 21 ans, enseignait depuis cinq ans le chant au Centre d’enseignement complémentaire N°4 de Krasnoïarsk (Sibérie occidentale). Le 19 décembre dernier, elle a reçu un coup de fil de la part d’un certain Timour Boulatov qui s’est présenté comme membre du Premier front moral de Russie (organisation qui n’existe pas officiellement) et qui a annoncé à Maria qu’elle n’avait pas le droit d’enseigner.

Sur la base des photos et des posts de la jeune femme sur le réseau social russe VKontakte, il a rédigé un document de 31 pages qu’il a envoyé le jour même au directeur de l’école, au parquet local et à l’administration de la ville. Il accusait la jeune femme de propagande homosexuelle et d’un mode de vie malsain parce qu’elle était abonnée à des communautés consacrées aux spiritueux et publiait des photos d’elle plongée dans un nuage de fumée avec un verre de bière à la main.

Dans le document, il exigeait de licencier Maria pour non-conformité aux normes d’État concernant les enseignants. Or, ces normes ne comportent aucun point sur le comportement des enseignants dans les réseaux sociaux ou sur Internet.

Le lendemain, Maria a présenté sa démission sur demande de son directeur. Elle a précisé sur sa page dans le réseau social russophone Pikabu qu’elle avait fait l’objet d’un chantage : son refus de démissionner aurait jeté une ombre sur l’école et sur la réputation de l’enseignante même et de ses parents.Trois jours plus tard, la jeune femme s’est vu proposer de reprendre ses fonctions. Maria a indiqué à RBTH qu’elle était revenue dans cette école, mais qu’elle était repartie quinze jours plus tard.

« Je n’étais pas dans mon assiette sachant qu’à tout moment on pouvait me refaire le coup. D’autant plus que le climat à l’école n’était pas vraiment bienveillant. Les enseignants ne me soutenaient pas, craignant de perdre leur place », a raconté Maria Chestopalova. Aujourd’hui, elle travaille dans une école de musique privée et ne regrette qu’une chose, « que ce genre d’incartades soit sérieusement pris au sérieux par des gens occupant des postes à responsabilités ».

Limogé pour… sarcasme

Une histoire similaire est arrivée à Andreï Grichine, rédacteur en chef de Magadan du soir, journal municipal (financé par le budget) de la ville de Magadan située dans l’Extrême-Orient russe. Le journaliste a vivement critiqué sur sa page dans Facebook le comportement de l’ambassadeur adjoint de Russie aux Nations unies, Vladimir Safronkov, qui s’en est pris au représentant britannique lors d’une réunion du conseil de sécurité de l’Onu.

Andreï Grichine l’a comparé dans son post à un loubard sans statut social, instruction ni valeurs morales. Il a conseillé aux diplomates de porter des costumes de sport Adidas en rentrant le bas du pantalon dans des chaussures pointues et de mâcher des graines de tournesol pour correspondre à l’image des individus souvent associés au monde criminel en Russie.

Le lendemain, il a été convoqué à l’administration locale et prié de présenter sa démission. Selon Andreï Grichine, les interdictions et les licenciements pour publications dans les réseaux sociaux ne font qu’attiser les tensions.

« Le pouvoir passe d’un extrême à l’autre en cherchant à garder le contrôle des cerveaux de la majorité, mais il comprend qu’il perd du terrain. Je pense que la pression ira croissant, mais que ces tentatives ne feront qu’augmenter le degré de protestation dans la capitale et les régions », a-t-il noté en commentant son limogeage. L’ex-rédacteur prévoit maintenant de fonder sa propre agence d’information indépendante.

Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 14 ans

Si les adultes sont licenciés pour des posts dans les réseaux sociaux, les enfants, selon certains législateurs, doivent tout simplement être interdits d’accès à ces derniers.

La Douma (chambre basse du parlement russe) s’est vu remettre en avril dernier d’un projet de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 14 ans. Selon le document, pour être enregistré dans un réseau social, il faudra présenter sa carte d’identité. Étant donné qu’en Russie la carte d’identité n’est délivrée qu’à 14 ans, ceux qui n’ont pas encore atteint cet âge ne pourront pas utiliser les réseaux sociaux.

Selon les résultats d’un sondage du Centre d’étude de l'opinion VTsIOM, 62% des Russes étaient favorables au projet. Pourtant, dès qu’ils ont appris que non seulement les mineurs, mais tout un chacun devrait enregistrer sa carte d’identité, le nombre des critiques contre le projet est monté en flèche pour passer de 35% à 52%.

Toutefois, l’application de ce projet semble peu probable : des sources du journal RBC à la Douma ont déclaré douter de sa nécessité, tandis que le porte-parole du président, Dmitri Peskov, a indiqué que le document était « peu réaliste ».

Nouvelles règles pour les bibliothécaires

La surveillance des comptes des enseignants et des journalistes dans les réseaux sociaux n’est pas encore officielle. Les fonctionnaires, eux, ont eu moins de chance. À partir du 1er juillet 2016, ils devront fournir les liens de leurs posts dans les réseaux sociaux et sur Internet.

Crédit : Pavel Lisitsyne / RIA NovostiCrédit : Pavel Lisitsyne / RIA Novosti

Il se peut que bientôt ce soit le tour des bibliothécaires. L’Association des bibliothèques de Russie a élaboré des Règles de comportement dans les réseaux sociaux pour le personnel des bibliothèques.

Aux termes du document, les bibliothécaires devront s’abstenir « de déclarations brusques de toute tonalité sur les questions politiques et ethniques, sur l’orientation sexuelle et la religion » dans les réseaux sociaux. L’exigence s’explique par le fait que les journalistes pourraient interpréter toute publication comme la déclaration d’un représentant de la bibliothèque et non comme la publication d’un particulier.

Le document précise que la direction de l’établissement a le droit de contrôler le comportement du personnel sur les réseaux sociaux et que la violation des règles entraînera une sanction disciplinaire, allant de l’observation et du blâme au licenciement.

Cette proposition a déclenché une levée de boucliers parmi les juristes. Igor Gretski, membre de l’Association des juristes de Russie, a étudié sur demande de RBTH le projet et a déclaré que l’employeur n’était pas en droit de contrôler le comportement du personnel via un simple acte local, car c’est contraire à la Constitution.

Selon lui, le contrôle de la vie privée des employés, notamment de leurs publications sur Internet en vue de s’en servir dans les relations de travail, relève de la discrimination, une pratique interdite par l’article 3 du Code du travail de Russie. Et ces règles peuvent encore moins s’appliquer aux publications faites en dehors des heures de travail. « C’est le temps où le travailleur est libre de l’exécution de ses obligations professionnelles, le temps dont il peut profiter à sa guise. Ainsi, aucune sanction disciplinaire ne peut être appliquée », a-t-il fait remarquer.

Plusieurs jours après sa publication, le projet de document a été éliminé du site de l’organisation. Le coordinateur du groupe de travail de l’association Bibliothèques et médias sociaux, Ekaterina Chibaïeva, s’est refusée à tout commentaire. Sa secrétaire a confié à RBTH que le projet était encore en cours d’examen.

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