Nadoïel: l’appel à manifester de Khodorkovski trouve peu d’écho en Russie

An Interior Ministry officer maintains order near people, who stand in a queue to get to an office of the presidential administration during an opposition protest, calling for Russian President Vladimir Putin not to run for another presidential term next year, in Moscow, Russia, April 29, 2017

An Interior Ministry officer maintains order near people, who stand in a queue to get to an office of the presidential administration during an opposition protest, calling for Russian President Vladimir Putin not to run for another presidential term next year, in Moscow, Russia, April 29, 2017

Reuters
Une manifestation baptisée « Nadoïel » ( « J’en ai marre » en russe ) contre la candidature de Vladimir Poutine pour un nouveau mandat présidentiel s’est tenue le 29 avril à Moscou et dans d’autres villes russes. Sa promotion controversée a duré un mois, mais au final, les manifestants étaient à peine plus nombreux que les journalistes.

La manifestation « Nadoïel » contre la candidature de Vladimir Poutine à un nouveau mandat présidentiel, organisée par le mouvement Open Russia, s’est tenue le 29 avril dans plusieurs villes russes. Dans certaines municipalités, les autorités ont autorisé la marche et le rassemblement, mais dans la plupart des villes, notamment à Moscou, la manifestation a été interdite. Les organisateurs ont alors appelé les manifestants à se rendre au siège de l’administration présidentielle et à y déposer individuellement leurs pétitions. Au final, la manifestation a rassemblé entre une dizaine et plusieurs centaines de personnes dans les régions russes et 250 personnes à Moscou, selon le ministère de l’Intérieur, et s’est déroulée sans arrestations.

Action "Nadoïel" à Moscou, le 29 avril 2017. Crédit : ReutersAction « Nadoïel » à Moscou, le 29 avril 2017. Crédit : Reuters

La préparation de la manifestation avait duré près d’un mois et avait été précédée de coups de communication tapageuse, mais l’événement a finalement attiré très peu de personnes. RBTH s’est rendu à la manifestation à Moscou pour interviewer les participants et les organisateurs.

Seins nus et perquisitions

La manifestation « Nadoïel » a été annoncée sur les réseaux sociaux dans la foulée du rassemblement contre la corruption organisé par l’opposant Alexeï Navalny le 26 mars, qui a réuni plusieurs milliers de personnes. Le mouvement était au départ dirigé par l’ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovski, qui vit à Londres depuis sa libération d’une prison russe. Open Russia a largement diffusé le hashtag #надоело (nous en avons assez), citant « l’arbitraire des juges et de la police, la corruption, les routes défoncées et les mensonges à la télévision » et critiquant pêle-mêle les célèbres journalistes des chaînes publiques, hommes politiques, les ministres et le président lui-même.

Peu après l’annonce de la manifestation, les organisateurs ont affiché des bannières publicitaires sur des arrêts de bus, distribué des sweat-shirts  gratuits et mis en place un générateur d’avatars pour les réseaux sociaux. Ce dernier a été trollé par le ministère russe l’Intérieur, qui a également décidé de montrer qu’il en avait lui aussi assez. Apogée de la campagne de promotion de la manifestation, la photographie des seins nus d’une femme a débouché sur plusieurs jours de débats sur les réseaux sociaux, les internautes se demandant si ce n’était pas « honteux d’utiliser des nichons nus pour promouvoir une manif d’opposition ». De plus, Khodorkovski a quitté la direction du mouvement, estimant que son devoir envers l’organisation était accompli, décision qualifiée par certains internautes de « fuite », d’abandon des responsabilités et de « master-class de realpolitik des années 90 ».

Coordinatrice du mouvement Open Russia, Maria Baronova (deuxi&egrave;me &agrave; droite) entour&eacute;e de journalistes et de repr&eacute;sentants des forces de l&#39;ordre.&nbsp;nReuters<p>Coordinatrice du mouvement Open Russia, Maria Baronova (deuxi&egrave;me &agrave; droite) entour&eacute;e de journalistes et de repr&eacute;sentants des forces de l&#39;ordre.&nbsp;</p>n
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Pourtant, deux jours avant la manifestation, Open Russia avait fait les gros titres, sans forcément le vouloir. Le Parquet général russe a déclaré l’organisation londonienne éponyme indésirable en Russie (désormais, toute collaboration avec Open Russia peut déboucher sur une procédure pénale, sans que cela ne touche, pour le moment, la branche moscovite), alors que le bureau moscovite de l’organisation a été perquisitionné. Le président du mouvement Alexandre Soloviev nous a expliqué que le bureau avait vu débarquer 22 policiers suite à un appel indiquant la présence de documents extrémistes dans les locaux.

« Ils nous ont tout de suite dit qu’il ne s’agissait que d’une simple inspection, mais nous ont tout de même interdit d’utiliser les moyens de communication, ils ne laissaient personne entrer ni sortir et ont ouvert tous les tiroirs, portes et coffres forts. Ils nous ont confisqué près de 100 000 formulaires de lettres [au président], des drapeaux, des ébauches de documents et ont même pris du papier d’imprimante vierge. Et, le plus flagrant, ils ont emporté cinq ordinateurs portables personnels. Alors que c’est absolument illégal, car ce n’est plus une inspection, mais une perquisition avec confiscation. Nous n’avons vu, signé ou reçu aucun procès-verbal », raconte Soloviev. Il a également ajouté qu’il ne s’attendait à aucune arrestation, le format de la manifestation ayant été modifié précisément pour les éviter : « Les gens déposeront simplement des pétitions écrites au bureau de l’administration créé exprès pour qu’on y dépose des pétitions ».

Pourtant, dès 9 heures du matin, la police et les fourgons de l’OMON (police anti-émeutes, ndlr) étaient nombreux dans le centre de Moscou, alors que le siège de l’administration présidentielle était entouré de grilles et d’unités de police.

Les militants font la queue. Crédit : ReutersLes militants font la queue. Crédit : Reuters

Peu importe qui tu soutiens

Compte tenu de la communication active menée pendant un mois, les journalistes attendaient une affluence plus importante. Une heure avant le début de la manifestation et une demi-heure avant l’arrivée attendue des manifestants à l’administration présidentielle dans le centre de Moscou, les journalistes étaient seuls sur place. Les organisateurs ont appelé à déposer les pétitions à 14h (heure de Moscou). Les premiers participants, plusieurs personnes, ont fait leur apparition à 13h55. L’un d’eux a demandé par où entrer dans le bureau de l’administration pour entendre dire qu’il « n’entrerait jamais, car il y avait la police là-bas ». Nous lui avons proposé d’y aller ensemble et, quelques minutes plus tard, étions déjà dans la cour intérieure du bureau de l’administration présidentielle. Les policiers n’ont fait que contrôler nos sacs.

« Je m’appelle Sacha, je suis venu simplement pour exprimer ma position citoyenne et dire que j’en ai assez  ».

Sacha s’étonne de ne voir personne. Sa lettre au président affirme que « la Russie est devenu un État où il est incroyablement difficile de vivre », « où les retraités peinent à survivre avec l’aumône de l’État », « alors que les jeunes, même diplômés, doivent attendre la mort de leurs parents pour que ces derniers leur libèrent les logements ». Il faut une minute pour remettre la lettre : on prend un ticket, on le présente devant le code-barres sur la porte, on remet la lettre au guichet de l’employée et on sort. Personne ne lit la lettre et on ne vous demande pas de passeport.

« Je ne pensais pas que c’était si simple, franchement  », s’étonne Sacha. Il explique qu’il lui importe peu qui soutenir, Navalny ou Khodorkovski, même s’il ne soutiendrait sans doute pas ce dernier, car « c’est un ancien oligarque et il s’est bien rempli les poches au début des années 90 avec le partage des biens publics » ; le principal, c’est que nous avons un ennemi commun – le système corrompu, estime-t-il.

Crédit : ReutersCrédit : Reuters

« Tu sais, j’ai l’impression que c’est un festin en temps de peste. La population s’appauvrit à vue d’œil. Au travail, je reçois des gens aisés en Audi – cette voiture coûte autant qu’un appartement à Moscou. Et même ces gens ne peuvent plus se permettre d’aller chez le concessionnaire officiel ».

« Ne copie pas, écris toi-même ! »

Quand nous sortons de la cour du bureau de l’administration (vers 14h10), une foule (dont une bonne partie est tout de même composée de journalistes) sort du métro sur le trottoir étroit. Ils se dirigent vers l’administration présidentielle, mais la police les oblige rapidement à former une longue file d’attente.

Désormais, pour déposer la pétition, il faut attendre une heure au minimum. Mais les gens attendent, alors que la soudaine affluence attire une quarantaine d’agents de l’OMON qui courent sur la chaussée vers la fin de la file. Il ne se passe rien d’autre. De l’autre côté de la route, on retrouve ceux qui n’ont pas encore terminé leurs pétitions et ceux qui entament des discussions politiques avec les passants.

Une militante à Moscou. Crédit : ReutersUne militante à Moscou. Crédit : Reuters

Un homme âgé d’une quarantaine d’années écrit soigneusement sa lettre sur la bordure et répète à voix haute : « Mon gars, tu ne feras pas un nouveau mandat. Tu as signé cette loi toi-même ». Son ami attend qu’il libère le stylo, puis, après quelques secondes de réflexion, demande ce qu’il doit écrire.

« Ne copie pas, écris toi-même ! »,  lui dit l’homme de 40 ans et commence immédiatement à lui dicter le contenu de la pétition. « J’exige le respect du serment que vous avez donné à la Constitution de la Fédération de Russie. Rappelez-vous que la Fédération de Russie est précisément une Fédération, qu’il est interdit de nommer les gouverneurs, que nous pratiquons l’alternance du pouvoir. Écris ça ! ».

Je leur demande qui ils sont. Ils répondent : « La nouvelle génération, libre ». La nouvelle génération fume une cigarette et se dirige d’un pas ferme vers le bout de la file d’attente.

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