Comment les orthodoxes célèbrent-ils Pâques?

Lori / Legion Media
À la veille de Pâques, RBTH s'est rendu à la Laure de la Trinité-Saint-Serge pour s'immerger dans les préparatifs de la plus importante fête orthodoxe.

Crédit : Erwann PensecCrédit : Erwann Pensec

En Russie, il n'existe que deux laures, monastères de premier rang pour hommes, celle de la Trinité Saint-Alexandre Nevsky, à Saint-Pétersbourg, et celle de la Trinité-Saint-Serge, à Serguiev Possad, à 75 km au nord-est de Moscou. Haut lieu de pèlerinage, cette dernière fut fondée en 1337 par Serge de Radonège, l'un des saints les plus vénérés en Russie.

Véritable forteresse, elle joua un rôle majeur au cours du Temps des Troubles, période allant de 1598 à 1613 qui vit se succéder les luttes intestines pour s'emparer du trône. En effet, elle résista notamment à un siège de 16 mois face à l'armée polono-lituanienne, qui chercha à profiter de l'affaiblissement de l'État russe pour envahir son territoire.

Aujourd'hui, la laure de la Trinité-Saint-Serge, habitée par environ 200 moines, est un centre religieux et touristique important du pays.

En descendant du train à Serguiev Possad, difficile de ne pas remarquer les coupoles dorées de la laure qui dominent cette ville de 105 000 habitants. C'est à la gare que m'attend Pavel, mon guide du jour et résident du monastère depuis cinq ans.

Crédit : Erwann PensecCrédit : Erwann Pensec

Hâtés par un vent glacial, nous arrivons rapidement devant les Portes Saintes du monastère. Sous ces voûtes, décorées de somptueuses fresques et mosaïques, se pressent des dizaines de visiteurs. Bien qu'il soit difficile d'affirmer qui des fidèles ou des touristes sont les plus nombreux, c'est pour moi l'occasion d'en interroger quelques-uns sur leur vision de la fête de Pâques.

Nous abordons donc une femme qui semblait sur le départ. C'est avec un enthousiasme non dissimulé qu'elle s'exclame : « C'est la résurrection du Christ ! Pour moi, c'est quelque chose de lumineux, l'espoir d'un avenir meilleur ».

Je lui demande ensuite de quelle manière célèbre-t-elle généralement Pâques, ce à quoi elle me répond : « Habituellement en famille, mais vous savez, aujourd'hui nous avons tous un rythme de vie tellement soutenu, comparé à nos parents, que parfois il arrive que je fête ça au travail ».

Interrogée sur la fréquence de ses visites à l'église, elle déclare : « Chaque dimanche, simplement je suis ici pour la première fois, habituellement je vais à l'église Sainte-Matrone, sur la rue Taganskaïa, à Moscou. Quand j'en ai le temps et la possibilité, je reste même pour nettoyer ».

Un peu plus loin, ce sont deux jeunes, un garçon et une fille d'une vingtaine d'années, que nous arrêtons. « Pâques, c'est quand nous allons à l'église et que nous faisons bénir les koulitchs [gâteau traditionnel que l'on prépare à cette occasion et que l'on vient faire bénir à l'église], on peint aussi des œufs et puis ensuite il y a un jeu amusant, chacun tient un œuf et on se bagarre un peu, et celui qui arrive à garder son œuf intact le plus longtemps a gagné. Sinon, on se réunit en famille, autour d'un repas. Par contre, pour ce qui est de l'église, c'est justement notre problème, on y va très rarement, deux-trois fois par an », confient-ils.

Un couple de quarantenaires nous assure quant à lui: « Nous essayons d'aller le plus souvent possible à l'église, notamment à la messe du dimanche quand on le peut, mais ce n'est pas toujours le cas, nous n'en avons pas toujours la possibilité, avec le boulot, etc. […] Mais aujourd'hui nous sommes venus et c'est difficile de décrire ce que l'on ressent, on est dans un tel état d'apaisement, que je pourrais presque rester vivre ici », ajoute la femme en s'esclaffant.

Alors que nous montons les marches de l'église-réfectoire de Saint-Serge, une fidèle intriguée se livre à nous : « Pâques c'est la fête la plus importante dans notre religion, le Christ est ressuscité, ça veut tout dire. À cette occasion nous venons bien sûr assister au service religieux, puisqu'on y communique directement avec le Seigneur en personne, le service s'effectue dans les Cieux comme on dit, et ce que tu ressens à ce moment-là ne peut être traduit par des mots, je ne saurais l'expliquer ».

Crédit : Erwann PensecCrédit : Erwann Pensec

Nous pénétrons alors dans l'église-réfectoire, où ont été installées deux longues tables autour desquelles la foule, munie de paniers débordant, entre autres, de koulitchs et de fruits, s'efforce de se frayer un chemin pour y déposer leurs mets. Dans l'allée, le prêtre avance, arrosant d'eau bénite ces gâteaux surmontés d'une bougie et au glaçage orné de petits vermicelles colorés.

Nous rejoignons ensuite la Cathédrale de la Trinité. Y retentissent des chants liturgiques en slavon d'église, principale langue de l'Église orthodoxe, accompagnant les fidèles qui font la queue pour embrasser les saintes icônes. Nous sommes alors rejoints par Armen, un résident du monastère originaire d'Arménie. Ensemble, nous partons pour le clocher.

Du haut de ses 88 mètres, il était à sa construction le deuxième plus élevé de Russie après celui de la Cathédrale Pierre-et-Paul, à Saint-Pétersbourg. Après avoir gravi l’abrupt escalier, je me retrouve face à celle que l'on appelle la « Cloche-tsar ».

Armen pr&egrave;s de&nbsp;la &laquo;&nbsp;Cloche-tsar&nbsp;&raquo;.nCr&eacute;dit : Erwann Pensec<p>Armen pr&egrave;s de&nbsp;la &laquo;&nbsp;Cloche-tsar&nbsp;&raquo;.</p>n
Cr&eacute;dit : Erwann Pensec
 
1/2
 

Pesant 72 tonnes, elle est la plus lourde cloche encore en activité du monde orthodoxe, il faut en général pas moins de sept personnes pour en faire mouvoir le battant. Même le vent, balayant vigoureusement le clocher de son souffle hivernal, ne semble pas la perturber.

Ce n'est pas notre cas, bien décidés à retrouver une température positive, nous nous dirigeons à présent vers l'académie, où il est prévu que je questionne quelques-uns des habitants du monastère.

Après avoir traversé un long couloir, sur les murs duquel sont accrochées les photos de tous les étudiants ayant suivi une formation ici, nous prenons place autour d'une table basse. Me sont alors à tour de rôle présentés Viatcheslav et Roman, tous deux étudiants de l'académie, et Vitali, l'un des moines de la laure.

Souhaitant savoir si, dans ce monde évoluant à une vitesse effrénée, des changements avaient été observés dans la vie du monastère, c'est par là que commence notre entretien. « Bien sûr, chaque période a ses spécificités, ses problèmes, et demande de prendre des décisions, et la laure n'échappe pas à cette règle, avec le temps viennent donc des changements, les nouvelles technologies, et puis avant nous avions une charrette avec des chevaux, à présent nous avons une voiture. Mais il y a ici quelque chose d'éternel : la parole de Dieu, elle est aujourd'hui telle qu'elle était il y a 200 ans », m'explique Armen.

Selon Vitali, « tout d'abord plus de gens viennent visiter la laure, mais d'un autre côté, pour eux la religion semble être moins accessible, plus difficile à comprendre, comme quelque chose d'irréel, d’inaccessible. C'est surtout le cas chez les jeunes, les enfants, ils ne prêtent pas attention à la religion, et tendent à mener une vie empreinte de péchés. Vous savez, durant la guerre, les mères, les femmes, priaient à la maison lorsque leur mari, leurs enfants partaient au front. Et après la guerre elles se sont efforcées de transmettre les valeurs religieuses à leurs enfants. Mais aujourd'hui, nous vivons dans une société libérale, les traditions et les mœurs spirituelles se perdent peu à peu ».

Après que j'ai souligné qu'en France les fêtes religieuses sont devenues de véritables événements commerciaux, Viatcheslav analyse la situation en Russie : « Oui et non. C'est difficile pour moi d'en parler, mais en tant qu'homme d'Église, je ne peux que remarquer que lors des fêtes religieuses, beaucoup d'entreprises tentent de faire du chiffre d'affaires là-dessus, à Pâques par exemple, la peinture pour les œufs, les koulitchs, etc. deviennent des objets commerciaux, et près des églises, de nombreux stands vendant des objets religieux, de la nourriture sont installés pour faire du profit ».

Roman préfère quant à lui nuancer. « En Russie, la spiritualité est toujours forte, et même si dans quelques églises on assiste à une certaine commercialisation, le spirituel est tout de même préservé et à Pâques, la joie, le respect mutuel, la solidarité sont toujours aussi présents », dit-il.

Interrogé sur le programme de la journée de demain, Roman me répond : « Il y aura avant tout la messe pascale bien évidemment, ensuite une procession autour de l'académie, à laquelle se joint un grand nombre de croyants, et le repas pascal. Aussi, le matin, le recteur de l'Académie spirituelle de Moscou vient souhaiter personnellement une joyeuse Pâques à chacun des étudiants à la Cathédrale de la Trinité, et en retour ceux-ci lui adressent leurs vœux, ainsi qu'aux professeurs. Pâques marque également la fin du jeûne ».

Après avoir visité le musée de l'académie, abritant l'une des plus imposantes collections non gouvernementales d’icônes de Russie, il est pour moi l'heure de partir. Sur le quai de la gare, Pavel me tend un sac, dans lequel je découvre un koulitch et une icône miniature de saint Serge de Radonège. Ainsi, pourrai-je, moi aussi, fêter Pâques comme il se doit.

Lire aussi : 

Le temps de Pâques