Je suis en Russie, donc je me baigne en hiver

De nombreux étrangers se joignent à une tradition russe plutôt... glaçante ! Sur la photo : Américain Eric Groza plonge dans un trou découpé dans la glace à Moscou.

De nombreux étrangers se joignent à une tradition russe plutôt... glaçante ! Sur la photo : Américain Eric Groza plonge dans un trou découpé dans la glace à Moscou.

Asia Tcho
Malgré le froid, des centaines de milliers de Russes se rendent au mois de janvier au bord d’un trou percé dans la glace, se déshabillent et s’immergent trois fois dans une pièce d’eau. Les baignades de la fête de la Théophanie (19 janvier, équivalent de l’Épiphanie chez les orthodoxes) sont une tradition bien ancrée pour les Russes. Mais qu’est-ce qui pousse les étrangers à suivre leur exemple ?

Des marches de bois descendent dans un trou en forme de croix découpé dans la glace du lac : c’est le symbole du Jourdain, qui rappelle le baptême de Jésus. Pour y arriver, il faut faire une queue de quelque 700 mètres au milieu de gens aux visages graves. Malgré le froid, ils y resteront une, deux ou trois heures s’il le faut pour pouvoir s’immerger par trois fois dans l’eau glacée. Des secouristes et des ambulances sont à proximité. Une foule de badauds se bouscule sur les lieux.

Dans la nuit du 18 au 19 janvier, les chrétiens orthodoxes célèbrent une grande fête religieuse, la Théophanie (19 janvier, équivalent de l’Épiphanie chez les orthodoxes). Selon la tradition, l’eau devient sacrée et celui qui s’immerge lave tous ses péchés.

« Quelle file d’attente ! Cela signifie que les gens cherchent Dieu  », constate, très calme, un jeune homme à la silhouette frêle attendant dans le coin des « indécis ». « Mais je ne sais pas si nous allons plonger », poursuit-il et opte finalement pour un simple selfie devant le lac et la flèche de la tour d’Ostankino élancée dans le ciel.

Nombreux sont pourtant ceux qui se décident à franchir le pas. Après l’immersion ils quittent les lieux en courant, car le thermomètre affiche moins 5 degrés et les pieds s’engourdissent rapidement.

« Une opportunité intéressante »

« Tous ces gens sont vraiment très croyants ? », se demande l’Américain Eric qui a laissé passer l’agitation fébrile de la nuit pour venir au bord du lac le matin, lorsqu’il ne devrait plus rester personne. Or, il y trouve encore une vingtaine de courageux.

Eric est né en Californie et a grandi à Hawaii. Il est arrivé en Russie il y a quatre ans et travaille aujourd’hui comme directeur de la création chez l’agence de publicité TBWA\Moscow.

« Je sais que la tradition revient chaque année et chaque année je devrais le faire, mais je ne peux pas. Cette année je me suis dit : je dois le faire parce que c’est une opportunité intéressante. J’aime faire des folies et c’en est une. C’est un peu comme le parachutisme. Et pour moi ça n’a rien de religieux ».

Eric Groza. Crédit : Assia TchoEric Groza. Crédit : Assia Tcho

La scène rappelle une chaîne à l’usine : se déshabiller, s’immerger rapidement et sortir. Au suivant ! Toutefois, pour les croyants, le rite a un grand sens : l’eau est depuis toujours le symbole de l’épuration. S’immerger dans l’eau signifie se laver de ses péchés et renaître pour une vie nouvelle.

Pendant que nous parlons, un homme grand et fort sort en courant en tenant dans ses bras un enfant d’environ cinq ans qui pleure.

« J’en peux plus, papa ! », crie-t-il en attirant l’attention du public qui, le temps de tourner la tête dans leur direction, ne voit plus personne : ils ont tous les deux disparu dans une tente chauffée. Des samovars fumants invitent les « héros du jour » à prendre une tasse de thé pour se réchauffer.

Eric s’est quand même décidé : « Je vis ici depuis quatre ans et je ne comprenais pas les Russes qui le faisaient. Maintenant je sais : Ok, c’est plus facile que je ne pouvais l’imaginer ».

Sport extrême à la russe

Ce qui fait peur, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est la peur.

« Je pensais : je ne vais pas en mourir puisque les autres le font. Ça calme », dit Kalidou. Kalidou vient d’Afrique de l’Ouest, son pays natal est le Sénégal. Il n’a jamais vu l’hiver et est musulman. Quant à Saidu, il est arrivé du Sri Lanka et il est baptiste. Les deux jeunes gens sont en faculté de philologie à l’Université de l’amitié des peuples de Moscou.

KalidounCr&eacute;dit : Assia Tcho<p>Kalidou</p>n
SaidunCr&eacute;dit : Assia Tcho<p>Saidu</p>n
 
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Situé non loin de l’établissement dans un quartier éloigné du centre-ville, le parc Tropariovo semble désert à cinq heures du matin. Quatre secouristes, un homme faisant de la gymnastique et une vaillante jeune fille en maillot de bain sont ses seuls visiteurs.

« Avant je pensais que seul un fou pouvait se baigner par un tel froid. C’est que c’est important pour les Russes. Mais pour nous c’est simplement intéressant, comme un sport extrême », raconte Kalidou. Les deux jeunes vont jusqu’au « jourdain » pieds nus et n’ont avec eux qu’une serviette.

L’immersion dans l’eau glacée est très rapide, la sortie déjà plus détendue. Un nuage de vapeur se forme autour du corps, comme autour des pierres dans un sauna. « Il est très facile d’atteindre cet état d’exaltation. L’euphorie et la légèreté qu’on ressent poussent à répéter l’expérience », affirme Kalidou.

« Saidu, viens prendre du thé », crie-t-on depuis la tente. Ce à quoi il n’arrive toujours pas à s’habituer en Russie, bien qu’il y vive depuis quatre ans, c’est les couches de vêtements qu’il faut enfiler. Par conséquent, même par grand froid, il ne porte qu’un pantalon léger, tandis que ses mains tremblent en saisissant son mug rempli de thé aux herbes aromatiques. Heureux, il affirme vouloir « tenter encore une fois l’expérience ».

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