«Cher Leonid Ilitch»: Brejnev, superstar des blagues soviétiques

Leonid Brejnev au Kremlin.

Leonid Brejnev au Kremlin.

Vladimir Musaelyan / TASS
Leonid Brejnev, dirigeant de facto de l’Union soviétique pendant 18 ans, est entré dans l’histoire comme un homme politique, mais également comme le personnage central de nombreuses blagues. En voici un petit florilège à l’occasion du 19 décembre, qui marque le 110e anniversaire de la naissance du secrétaire général du PC soviétique.

L’ère Brejnev marqua l’apogée des blagues politiques soviétiques. Baisers avec des dirigeants, vanité amusante et vieillesse du Politburo – tout cela se reflète dans les histoires drôles racontées à mi-voix en URSS.

L’œil du parti

Les blagues politiques sous l’URSS pouvaient valoir aux citoyens d’importants problèmes de la part du pouvoir, mais à l’époque de la « stagnation », des tas de plaisanteries circulaient sur la toute-puissance du Parti communiste (PCUS) et son dirigeant Brejnev, « notre cher Leonid Ilitch ». Par exemple :

Un gars allume la télé. Cher Leonid Ilitch se produit sur la une. Il passe sur la deux : Brejnev, là aussi. Il allume la trois : toujours Brejnev. Il passe sur la quatre et voit un colonel du KGB qui brandit son poing et dit :« Continue à zapper et tu verras… ».

On racontait des blagues sur les peines qui attendaient prétendument ceux qui racontaient des histoires drôles :

— Leonid Ilitch, avez-vous un hobby ?
— Je collectionne les anecdotes à mon sujet.
— Vous en avez réuni beaucoup ?
— Deux camps et demi.

Le rôle dans l’histoire

Parfois, dans les histoires drôles, Brejnev était comparé aux dirigeants soviétiques précédents : à Lénine, qui avait proclamé la création d’un État bientôt socialiste, au dictateur sanguinaire Staline et à Khrouchtchev, célèbre pour ses déclarations retentissantes et souvent absurdes. Dans ces anecdotes, Brejnev tient un rôle peu enviable – il est celui qui a laissé libre cours à la gestion du pays :

Lénine a prouvé que même les cuisinières pouvaient diriger un pays.
Staline a prouvé qu’une seule personne pouvait diriger un pays.
Khrouchtchev a prouvé qu’un idiot pouvait diriger un pays.
Brejnev a prouvé qu’on pouvait ne pas diriger un pays du tout.
Avec Lénine, c’était un tunnel : l’obscurité tout autour, la lumière devant.
Avec Staline, c’était un bus : une personne conduit, la moitié est campée, les autres sont secoués.
Avec Khrouchtchev, c’était un cirque : une personne parle, tout le monde rit.
Avec Brejnev, c’est un cinéma : tout le monde attend la fin de la séance.

Malaïa Zemlia

Bien avant de devenir le secrétaire général du PCUS, Leonid Brejnev avait pris part à la Seconde Guerre mondiale. Sa participation à la défense de la place d’armes  Malaïa Zemlia près de Novorossiisk (sud de la Russie) est le moment central dans sa carrière militaire.

La bataille de Malaïa Zemlia n’était pas considérée comme stratégiquement importante pendant la Seconde Guerre mondiale, mais dans le premier tome de l’autobiographie de Brejnev (publié en 1978, après 12 ans de règne de Brejnev) cet épisode acquit une signification stratosphérique. Le critique littéraire Konstantin Miltchine écrit que l’objectif était évident : « Expliquer que c’est Brejnev [colonel à l’époque] qui remporta la Seconde Guerre mondiale ».

Ce ne fut pas vraiment réussi : le livre pompeux ne connut pas le succès escompté. En revanche, la population se mit à tourner en dérision le rôle exagéré du chef du parti dans cette grande guerre.

Deux anciens combattants se querellent et l’un dit à l’autre :
— Pendant que je décidais le sort de la guerre à Malaïa Zemlia, tu devais sûrement être planqué à Stalingrad !

[La bataille de Stalingrad, qui se déroula de juillet 1942 à février 1943, est l’une des plus importantes de la Seconde Guerre mondiale. Au prix de plus d’un million de soldats, l’URSS parvint à arrêter l’avancée des nazis]

La veille de l’assaut de Berlin en mai 1945, Staline dit au maréchal Joukov :

— C’est un bon plan, camarade Joukov. Mais avant de l’approuver, je dois consulter le colonel Brejnev…

Baisers passionnés

Embrasser les dirigeants étrangers qu’il rencontrait était l’une des habitudes les plus célèbres de Brejnev : un baiser sur chaque joue et un baiser final sur les lèvres. Son baiser avec Erich Honecker, secrétaire général du Parti socialiste unifié de la RDA, immortalisé par le graffiti de Dmitri Vroubel sur les vestiges du mur de Berlin, est le plus célèbre.

Outre Honecker, les baisers amicaux de Brejnev frappèrent le président américain Jimmy Carter, le dirigeant de l’OLP Yasser Arafat, le dirigeant yougoslave Josip Tito, la Première ministre indienne Indira Gandhi, etc. Parmi les dirigeants ayant échappé aux baisers de Brejnev, la première ministre britannique Margaret Thatcher, le révolutionnaire cubain Fidel Castro (d’après la légende, il alluma exprès un cigare pour empêcher Brejnev de l’embrasser) et le secrétaire général roumain Nicolae Ceaușescu. Ce dernier expliquait son refus d’embrasser le dirigeant un peu trop amical par sa grande pusillanimité et sa crainte des bactéries. Cela donna naissance à une anecdote :

Brejnev n’aimait pas trop le dirigeant roumain Ceaușescu.
— C’est un homme mur, s’étonnait Leonid Ilitch, mais il ne sait toujours pas embrasser.

Le pouvoir des vieux

En fin de règne de Brejnev, le Politburo du Comité central du PCUS (de facto, le gouvernement du pays) était composé de responsables extrêmement expérimentés, pour parler poliment. L’âge moyen des membres du Politburo s’élevait à 70 ans. D’où cette anecdote :

— Quatre pieds et quarante dents, devine ce que c’est.  — Un crocodile. — Et quarante pieds et quatre dents ? — Le politburo de Brejnev !

 

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