« Des mois de propagande intensive laissent forcément des traces »

Le Kremlin Palace Hôtel à Antalya.

Le Kremlin Palace Hôtel à Antalya.

Alexander Demiantchouk / TASS
RBTH s’est entretenu avec Evgueni Bakhrevski, spécialiste de la Turquie, candidat ès sciences historiques et directeur adjoint de l’Institut du Patrimoine, sur les relations entre les peuples russe et turc.

RBTH : En sept mois de conflit dans les relations russo-turques, les deux parties ont brûlé de nombreux ponts : les relations se sont détériorées dans tous les domaines. Comment la crise a-t-elle affecté les relations entre les deux peuples ? Les sentiments antirusses en Turquie et les sentiments antiturcs en Russie sont-ils en hausse ?

Evgueni Bakhrevski : Indiscutablement, les sentiments antirusses en Turquie et les sentiments antiturcs en Russie sont en hausse et cette hausse est, d’ailleurs, considérable. De plus, il s’agit de deux pays où l’antagonisme mutuel est presque culturel au niveau des images artistiques et se traduit même dans les dictons. Dans le turc moderne, il y a par exemple le dicton « Moskov geldi  », « Le Moscovite est arrivé », ce qui signifie la destruction totale.

RBTH : Historiquement, les deux pays ont connu de nombreuses guerres. La méfiance historique entre les deux pays existe-t-elle à ce jour ?

Evgueni Bakhrevski : La guerre russo-turque est importante dans l’histoire des deux pays. Par exemple, au sujet d’une visite de l’équipe turque de football, la presse russe est capable d’écrire : « Les janissaires sont arrivés ». Il faut savoir que pour les Turcs, les janissaires sont un phénomène historique sans aucune charge émotionnelle. La méfiance historique existe toujours, indiscutablement.

RBTH : Ce n’est pas un secret, les relations entre la Russie et la Turquie s’appuyaient globalement sur l’amitié étroite des deux dirigeants, Poutine et Erdogan. A votre avis, parviendront-ils à surmonter cette crise ? Les relations entre les deux présidents reviendront-elles comme avant ou la méfiance perdurera-t-elle ?

Evgueni Bakhrevski : Je pense que les relations entre les deux présidents ne reviendront jamais comme avant. Cependant, Poutine et Erdogan sont pragmatiques, les pays ont besoin l’un de l’autre et les relations se rétablissent assez rapidement.

RBTH : Quelle est l’attitude de l’élite russe vis-à-vis de la Turquie et des Turcs ? Les Turcs ont beaucoup écrit sur les sentiments antiturcs largement alimentés par l’élite et la presse russe. Ces sentiments antiturcs auraient selon eux été attisés par les lobbies arménien et juif en Russie. Qu’en pensez-vous ? Ces hypothèses sont-elles fondées ou ces accusations sont-elles stériles ?

Evgueni Bakhrevski : L’élite russe est un phénomène complexe et la présence d’une part significative d’Arméniens et de Juifs au sein de cette élite est un fait. Certains Arméniens adoptent effectivement une position radicalement antiturque. Ils continuent d’ailleurs à mener une propagande active sur le nécessaire effondrement de la Turquie, qu’ils présentent comme un intérêt stratégique de la Russie.

RBTH : La plus grande diaspora turque au monde vit en Allemagne et les dirigeants turcs, soucieux de ce fait, cherchent à activement travailler avec la communauté turque en Allemagne, ce qui conduit régulièrement à des situations conflictuelles avec l’administration allemande. Ankara utilise-t-il des leviers d’influence sur la diaspora turque en Russie ? Si oui, comment met-il cela en pratique ? Ce travail est-il efficace ?

Evgueni Bakhrevski : La diaspora turque en Russie est relativement petite et essentiellement composée de membres de familles mixtes et de personnes qui sont restées en Russie après plusieurs années de travail sous contrat. Dans leur très grande majorité, ils s’opposent à Erdogan. Je suppose que si Ankara a des leviers d’influence sur la diaspora turque en Russie, c’est un facteur très insignifiant pour les relations bilatérales.

RBTH : Même question au sujet de la diaspora russe en Turquie. Quel travail la Russie mène-t-elle auprès de ses ressortissants dans ce pays ? Le pays a-t-il entrepris des efforts particuliers auprès de la diaspora russe en Turquie lors de la récente crise ?

Evgueni Bakhrevski : La diaspora russe en Turquie est également relativement petite et composée principalement de membres de familles mixtes. La Russie travaille généralement assez peu avec ses diasporas, c’est une ressource peu exploitée. Pendant la crise, les Russes en Turquie organisaient de nombreuses « soirées d’amitié » et d’autres événements de ce genre.

RBTH : Dernière question. Les peuples turciques de Russie et les musulmans russes. Quel rôle jouent-ils dans les relations avec la Turquie ?

Evgueni Bakhrevski : La Turquie cherche à être active auprès des peuples turcs de Russie (divers peuples dont la langue fait partie de la famille des langues turques, ndlr) et y remporte un certain succès, particulièrement au Tatarstan, où elle a obtenu une importante influence économique. De nombreux membres de peuples turciques russes  ont fait des études en Turquie. Ils sont, évidemment, partisans du développement de relations étroites entre les deux pays, mais il ne faut pas surestimer leur « loyauté » vis-à-vis de la Turquie.

Lire aussi :

Russie, Turquie : un partenariat stratégique… vraiment ?

Offensive diplomatique de Moscou lors du sommet du G20

Russie, Turquie : cinq bonnes raisons de se réconcilier

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.