« La Russie, c’est chez moi » : Portraits d’Africains à Moscou

Kommersant
RBTH a plongé au cœur de la communauté noire de Moscou et recueilli les témoignages touchants d’Africains qui ont tout quitté pour s’installer en Russie. Trois d’entre eux nous racontent leur histoire, leurs combats et l’accueil que leur a fait la société russe.

La condition des Africains à Moscou est un sujet qui se prête aux fantasmes et clichés les plus sombres. « La Russie, pour les étrangers, c’est difficile… », « Pour nous avec la peau noire, trouver du boulot c’est impossible… », « On se cache pour vivre… » . Les Africains de Moscou eux-mêmes, quand on les interroge, tendent à transmettre et perpétuer dans un premier temps ces mêmes idées. Et à raison – les clichés, bien souvent, sont ancrés dans une réalité vécue. Cependant, derrière les stéréotypes sur la condition des africains ayant émigré à Moscou, se cachent une myriade d’expériences, une réalité plurielle très mal connue.

Estelle, 30 ans, est femme de ménage à Moscou. Arrivée légalement de Côte-d’Ivoire il y a deux ans et demi avec un diplôme d’infirmière en poche, elle voulait suivre une formation supplémentaire à l’Université Patrice Lumumba de Moscou. Ses plans étaient quelque peu vagues, mais elle se sentait prête à affronter toutes les difficultés plutôt que de rester dans son pays ravagé par une crise politique. Cependant, à son arrivée, elle ne peut s’acquitter des frais de scolarité et est désinscrite. D’étudiante étrangère, elle devient immigrante illégale. Installée dans un appartement avec quatre autres Africaines, elle se lance à la recherche d’un petit emploi alimentaire.

Le parcours d’Estelle est typique de beaucoup de jeunes Africains. Très peu arrivent en Russie illégalement, mais beaucoup sont happés hors du système universitaire par la nécessité de subsister, car ils viennent sans bourse, et perdent ainsi leur droit de séjour. Les conditions de vie de leur pays d’origine, mais aussi une sorte de fierté (rentrer étant synonyme d’échec), les poussent à rester, dans la clandestinité et la précarité, et sans perspective d’avenir. Pour Estelle, économiser à long terme est impossible et le futur, « c’est un grand point d’interrogation ».

Certains s’en sortent mieux. Romeo, 28 ans, était informaticien au Cameroun. Comme Estelle, il a choisi la Russie pour tenter d’obtenir un diplôme supplémentaire et revenir au pays pour monter son entreprise. Pourquoi la Russie? « C’était un choix réaliste. Les diplômes sont très prestigieux, et les services consulaires sont respectueux et efficaces ». Après un an d’études à Saint-Pétersbourg, il est sur la paille et quitte l’université. Il est embauché clandestinement trois mois sur un chantier, puis licencié sans être payé. Il déménage à Moscou. Pour survivre, il distribue des prospectus dans la rue, logé et nourri par son employeur. Le jour où il tombe malade de l’appendicite, « c’est le jour où j’ai touché le fond et commencé à remonter ». Depuis, Romeo a régularisé sa situation et travaille comme homme à tout faire dans un hôtel. Sa compagne et son fils – qu’il n’a jamais revus depuis son départ – l’attendent depuis quatre ans au Cameroun, où il envoie toutes ses économies. Ses yeux s’illuminent quand il parle de l’avenir. « Par la grâce de Dieu, je rentrerai et je créerai mon entreprise au Cameroun ». Travailleur et déterminé, il affirme qu’il serait déjà rentré si la chute du cours du rouble n’avait pas retardé ses projets.

Toutes les histoires ne sont pas celles d’une lutte quotidienne. Bertrand, 38 ans, est en Russie depuis vingt ans, marié à une Russe qui vient de donner naissance à leur troisième enfant. Camerounais de naissance, il a obtenu la nationalité russe après ses études de médecine à Moscou et s’est reconverti dans l’hôtellerie, sa passion. Il ne s’identifie pas comme un immigré. Bien qu’il soit très impliqué dans les activités d’assistance aux Africains en Russie, il se dit appartenir « à la communauté francophone de Moscou » et, lorsqu’il n’est pas occupé à gérer ses trois hôtels, il aime fréquenter les milieu « expat ». Mais, dit-il, « mes enfants sont russes. Mon entreprise est russe. La Russie, c’est chez moi ».

Estelle, Romeo et Bertrand concordent : tout bien considéré, la Russie leur a fait bon accueil. « Les autorités savent que c’est difficile pour nous, elles nous traitent bien », dit Estelle. « J’ai des amis africains, des amis russes, une vie sociale comme tout le monde », témoigne Romeo. « Comme partout, il y a des problèmes de racisme”, explique Bertrand, “mais ici mes amis sont russes, ma famille est russe – ce n’est pas comme en Europe où les Africains sont concentrés dans des cités et ne peuvent pas s’intégrer à la société ». Bertrand voyage souvent en France, où vit une grande partie de sa famille. « Mais quand je suis en France, la Russie me manque ». Il retourne seulement au Cameroun pour les enterrements. « Le Cameroun, c’est mon passé. La Russie, c’est mon présent et le futur de mes enfants ».

Tous les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes concernées.

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