Saint-Pétersbourg : le pont de la discorde

Le pont Akhmad Kadyrov à Saint-Pétersbourg.

Le pont Akhmad Kadyrov à Saint-Pétersbourg.

Kommersant
Malgré l’opposition des habitants de Saint-Pétersbourg, la ville possède depuis le mois de juin un pont portant le nom d’Akhmad Kadyrov, ancien chef de l’administration de la République tchétchène assassiné en 2004, un personnage controversé de l’histoire de la Russie. D’où vient ce choix des autorités ?

Un pont jusqu’ici sans nom qui enjambait le canal de Doudergof (à la périphérie sud-ouest de Saint-Pétersbourg) s’est vu attribuer, par la commission municipale chargée de la toponymie, le nom d’Akhmad Kadyrov, l’ancien chef de l’administration tchétchène et père de l’actuel président de la république, Ramzan Kadyrov.

Le Comité de la culture de la ville a expliqué que c’était une façon, pour les habitants de Saint-Pétersbourg, de « tendre une main pacifique » au peuple tchétchène. Sauf que ces mêmes habitants n’ont pas été consultés. Pire, ils ont même tenu des meetings pour exprimer leur indignation. Ils posent deux questions essentielles : à quoi bon un pont Kadyrov et quel est le rapport entre Akhmad Kadyrov et la ville ?

Une personnalité controversée

Le nom de Kadyrov n’a rien à voir avec Saint-Pétersbourg, reconnaissent les autorités, mais ce n’est pas important. « Saint-Pétersbourg fait partie de la Russie, c’est la deuxième ville du pays. Et la Russie honore tous ses héros. Notre pays ne classe pas les héros selon leur appartenance ethnique », a expliqué le porte-parole du gouverneur de Saint-Pétersbourg, Andreï Kibitov.

Mais lors de la Première guerre de Tchétchénie (1994–1996), Akhmad Kadyrov était dans les rangs des séparatistes qui combattaient les soldats russes. Il a soutenu la Tchétchénie indépendantiste, alors baptisée Itchkérie, qui entra dans l’organisation terroriste Emirat du Caucase [interdite en Russie, RBTH]. Lors de la Deuxième guerre de Tchétchénie, en 1998, il est passé du côté des troupes fédérales et leur a livré plusieurs villes et villages. En 2003, il a été élu chef de l’administration de la République de Tchétchénie, avant d’être assassiné l’année suivante, par des terroristes, alors qu’il assistait à un défilé dans un stade. Il a été distingué Héros de Russie à titre posthume.

En Tchétchénie, son nom est attribué aux rues centrales de grandes villes comme de localités, à la place centrale, à un parc, à un square, à une mosquée, à des tribunaux, à un gymnase, à une arène sportive ainsi qu’à un vraquier. A Moscou, une rue a été baptisée en son honneur au lendemain de son assassinat.

Mais du fait de son statut de capitale, Moscou intègre souvent ce qui se passe dans tout le pays. C’est très différent à Saint-Pétersbourg et en ce qui concerne le pont Kadyrov, les habitants de la Venise du Nord n’ont pas compris le lien existant entre Akhmat Kadyrov et leur ville. A leurs yeux, le pont aurait pu être baptisé du nom d’une des nombreuses personnalités qui a vécu dans l’ancienne capitale impériale, ce qui aurait été au moins fidèle à l’histoire de la ville.

« On ne peut pas dire qu’il [Kadyrov] y a vécu ou qu’il a fait quelque chose pour la ville. Tout le monde sait quels étaient ses slogans et pourquoi il a opéré un revirement », a déclaré l’écrivain Konstantin Krylov.

En effet, les habitants se sont tout de suite souvenus de l’appel qu’il avait lancé en 1996–1997 à « tuer autant de Russes que vous le pourrez ». Ces paroles se sont retrouvées sur des pancartes affichées sur le pont, dès le troisième jour qui a suivi son baptême.

Une décision venue d’en haut

Une manifestation sur le Champ de Mars contre l'attribution au pont du nom d'Akhmad Kadyrov. Crédit : KommersantUne manifestation sur le Champ de Mars contre l'attribution du nom d'Akhmad Kadyrov à un pont à la périphérie de Saint-Pétersbourg. Crédit : Kommersant

Mais la personnalité controversée d’Akhmad Kadyrov n’est qu’une partie du problème. Les participants au meeting de protestation ont tenu à souligner qu’ils ne s’étaient pas réunis « contre les Caucasiens ou contre les Tchétchènes » mais qu’ils recherchaient simplement « la justice ». Car en vérité, cette décision a été prise sans que personne ne demande leur avis aux citoyens. « En tant que citoyens, nous ne sommes pas pris en compte. Nous sommes moins que rien », s’est indigné le réalisateur Alexandre Sokourov, dans une lettre ouverte.

Un sentiment qui n’a pas été ressenti par les seuls nationalistes ou représentants de l’opposition qui font régulièrement état de l’expansion tchétchène. « La nouvelle a suscité le rejet notamment auprès des fidèles du régime », a fait remarquer le président de l’Institut de stratégie nationale, Mikhaïl Remizov. « Le problème ne réside même pas dans l’attitude envers Akhmad Kadyrov, mais dans le manque de respect manifesté par les autorités envers les habitants. C’est une décision visiblement imposée d’en haut », a-t-il affirmé.

D’ailleurs, l’idée de donner le nom d’Akhmad Kadyrov à un pont avait germé un an plus tôt dans la tête du député du conseil municipal Vitali Milonov, tristement célèbre pour ses odieuses initiatives telles que la mise en place de brigades des mœurs composées de cosaques et de croyants. Le gouverneur Gueorgui Poltavtchenko s’était alors opposé à l’idée de ce pont Kadyrov pour des raisons objectives : « Il n’a pas habité la ville et n’y a pas travaillé. » Mais, cette fois-ci, il a changé d’avis…

Manque de tact

Ces derniers temps la Tchétchénie s’est manifestée à plusieurs reprises dans l’espace informationnel russe avec, presque toujours, une connotation négative, a rappelé Mikhaïl Remizov. L’attaque contre un car transportant des journalistes russes et étrangers, l’appel de Kadyrov Junior à juger tous les représentants de l’opposition « pour activités subversives », des conflits avec les défenseurs des droits de l’homme et les forces de l’ordre. En outre, la Tchétchénie a pris récemment sous son contrôle le secteur pétrolier local, ce qui était l’objectif des séparatistes et d’Akhmad Kadyrov en particulier. En avril dernier, l’actuel chef de l’administration tchétchène s’est plaint une nouvelle fois du manque d’argent auprès du président.

L’expansion tchétchène devient trop évidente, constate Mikhaïl Remizov, même si l’idée d’affubler ce pont du nom de Kadyrov voulait à l’origine contribuer à améliorer l’image de la Tchétchénie. « Une telle campagne a droit à l’existence et elle est nécessaire. D’ailleurs, beaucoup d’efforts dans ce sens ont été couronnés de succès. Mais pas cette fois-ci. Nous constatons un manque de tact dans le soutien des intérêts de la Tchétchénie au sein de la société », conclut le président de l’Institut de stratégie nationale.

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