Lève-toi, et roule : être la première motarde dans une région russe musulmane

Madina Magomedova

Madina Magomedova

Anton Podgaïko
Madina Magomedova est la première femme-motard du Daghestan post-soviétique. Qu’est-ce que c’est qu’être une femme à moto dans une république du Caucase, où les femmes portent souvent le hidjab, et comment gagner le respect de la communauté d’hommes-motards ?

Le week-end, un groupe de motards se réunit dans le centre de Makhatchkala (à 1 799 km de Moscou), devant le Théâtre d’art dramatique russe. Des Honda sportives, des Harley luxueuses et des Ij et des Yava soviétiques retapées s’alignent devant le trottoir.

Leurs propriétaires, grands gars barbus vêtus de cuir, discutent en cercle à côté. Madina Magomedova, jeune femme aux mouvements vifs, discute avec eux. Sa voix timbrée et sa petite taille – 158cm – lui ont valu le surnom de Vjik (onomatopée russe exprimant un mouvement rapide).

Pendant longtemps, elle était l’unique femme-motard du Daghestan. Récemment, trois autres femmes l’ont rejoint. Cependant, Madina est la seule femme à rouler en dehors de la ville et à parcourir de grandes distances. Son itinéraire habituel, de Makhatchkala jusqu’à la capitale de la Tchétchénie, Grozny, fait plus de 150 km.

Elle a réussi

« Tout a commencé il y a sept ans », raconte Madina. « J’étais passionnée de motos : je m’arrêtais dans la rue pour les admirer. J’étais alors une fille frêle aux cheveux longs – on pouvait difficilement m’imaginer sur une moto. J’ai raconté à un ami motard que je voulais apprendre à conduire, il m’a regardé attentivement et a répondu brutalement : « Tu n’y arriveras pas ».

Cette remarque a vexé Madina, mais elle a commencé peu à peu à étudier la question : où passer son permis, quelle moto acheter. Un ami d’enfance est venu à son secours. Il a présenté un instructeur privé à Madina et elle a appris à conduire une vieille Yava en quatre leçons seulement.

Les parents de Madina, originaires de Makhatchkala depuis plusieurs générations, ne l’obligeaient pas à porter le foulard et une jupe longue, mais ont été sceptiques quant à la passion dangereuse de leur fille.

« Mon père faisait lui-même de la moto quand il était jeune, donc il m’a soutenue. Mon frère était contre, il disait : « Une jeune femme célibataire ne peut pas rester en compagnie d’hommes. C’est une honte pour la famille ». Mon père a pris ma défense et a dit : « Ce n’est pas une honte. Si elle veut faire de la moto, qu’elle en fasse ».

Le frère s’est rapidement calmé après avoir rencontré les motards locaux. Mais la mère de Madina s’est opposée au passe-temps de sa fille. Pendant cinq ans, la jeune femme a dû lui cacher sa passion.

La réaction des motards

Photo de l'archive personnelle

Madina a mis du temps pour se faire accepter par le grand groupe de motards. Les gars disaient : « Elle veut juste se marier avec un motard ! ». Ils s’attendaient à ce que la jeune femme pleurniche sur la route et, pendant longtemps, ne l’invitaient pas aux sorties communes. Mais la jeune femme a pu compter sur le soutien de Roustam, un motard célèbre au Daghestan sous le surnom Kamikaze. Il a aidé Madina à acheter une moto et l’a accompagnée pendant le premier mois – il lui enseignait la conduite en ville et la protégeait des voitures.

Quelques mois plus tard, après son premier trajet Makhatchkala-Grozny, Madina s’est fait accepter par le groupe. « Sur la route, nous nous sommes retrouvés sous une averse et plusieurs motards avec de belles « bêtes » ont fait demi-tour et sont rentrés chez eux. J’ai fini le trajet avec ma première moto, une Kawasaki Ninja de 250 cm3. Je ne me suis pas plaint, et je n’ai pas retardé le groupe », se rappelle la jeune femme.

Une passion qui vous gagne

Madina assure que sur la chaussée, les motards n’ont pas de sexe, mais impossible de la prendre pour un homme sur sa moto : on voit tout de suite que le conducteur est une frêle jeune femme, malgré ses grosses chaussures et son attirail.

« Quand je fais de la moto, certains chauffeurs essaient de me draguer et disent : « Amène-moi faire un tour ! ». Je réponds : « Mon mari me l’interdit » et ils me laissent tout de suite tranquille », sourit Madina.

Les habitants de Makhatchkala sont nombreux à admirer son courage, mais certains la voient d’un mauvais œil. « Des gars croyants me disaient que cette passion n’est pas bonne d’après l’islam, parce que je suis parmi les hommes et attire beaucoup d’attention. Mais la plupart des gens n’y voient aucun conflit avec les traditions du Caucase. Même si je sais que si je me trouve dans une situation dangereuse, ils me diront : « Qu’est-ce que tu as fait ? Quelle moto ? Trouve-toi un mari et reste à la maison », explique Madina.

Même si la moto lui apporte beaucoup d’adrénaline, la jeune femme ne se considère pas une coureuse extrême. Dans la vraie vie, elle est comptable. Elle porte des costumes de bureau et des lunettes. La moto est une passion qui, d’après la jeune femme, vous gagne et ne vous lâche plus. 

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