L’Eurovision : comment Russes et Ukrainiens ont réagi aux résultats

La gagnante de l’Eurovision Jamala le 15 mai 2016 à Stockholm, Suède.

La gagnante de l’Eurovision Jamala le 15 mai 2016 à Stockholm, Suède.

AP
Le concours de chant le plus populaire d’Europe a opposé la Russie à l’Ukraine. Les commentateurs des deux pays ont abondamment évoqué les textes des chansons, faisant d’un spectacle apolitique un nouveau front dans la guerre de l’information.

La chanson de la gagnante de l’Eurovision Jamala, « 1944 », raconte la déportation de leur péninsule des Tatars de Crimée, organisée en 1944 par le pouvoir stalinien. Cette année-là, soi-disant pour avoir collaboré avec l’Allemagne nazie, environ 250.000 personnes en ont été expulsées en quelques jours.

La gagnante de l’Eurovision a elle-même déclaré qu’il ne fallait pas chercher de sous-entendus politiques à « 1944 ». Cependant, lorsque l’humoriste russe Leksus a téléphoné à Jamala en se faisant passer pour l’assistant du président ukrainien Petro Poroshenko, la chanteuse est tombée d’accord avec lui pour dire que la chanson aurait pu s’appeler « 2014 » (l’année où la Crimée a été intégrée à la Russie et où les relations entre les deux pays se sont définitivement dégradées). Mais « alors, la chanson n’aurait certainement pas été acceptée à l’Eurovision, on l’aurait considérée comme un acte politique », a-t-elle déclaré, ajoutant : « Bien sûr que cette chanson contient un message politique. Vous et moi, nous le savons très bien, sans avoir à le dire ».

Réaction russe aux résultats

Le principal concours de chant d’Europe n’essaie même plus de dissimuler sa politisation, s’indignent les médias et les réseaux sociaux russes en réponse au vote. Tout ce spectacle se résume à des génuflexions politiques entre pays amis, et ne constitue pas une réelle évaluation des talents des musiciens.

« J’ai bien sûr été surpris que certain pays aient été boycottés par les votes du jury », a commenté pour le journal Life le représentant de la Russie, Sergueï Lazarev, arrivé troisième. La chanson de Sergueï Lazarev, « You Are The Only » a reçu le plus grand nombre de voix des téléspectateurs, mais la note globale se compose de la somme des notes du public et de l’avis du jury.

Konstantin Kossatchev, président du comité pour les questions internationales du Conseil de la Fédération (chambre haute du parlement russe) a déclaré que les accords de paix de Minsk étaient les grands perdants, car le président ukrainien Petro Poroshenko sera encore moins enclin à les remplir : « À quoi bon changer la Constitution, se mettre d’accord, car « l’Europe est avec nous et les occidentaux nous aideront » ».

La célèbre productrice Yana Roudkovskaya (productrice de Dima Bilan lors de sa médaille d’argent à l’Eurovision 2006, qu’il remporta ensuite en 2008) a appelé à déposer une plainte auprès de l’Union européenne de radio-télévision et à modifier les règles du concours. « Je ne comprends pas comment le jury a voté, si 21 pays… nous ont accordé zéro points. Pourtant les spectateurs nous avaient placés en tête », a-t-elle déclaré au tabloïd Komsomolskaya Pravda. Il faut des bulletins aux critères stricts (par exemple voix, chorégraphie, interprétation), considère Roudkovskaya.

Ce que l’on pense du concours en Ukraine

La victoire de Jamala a été accueillie avec enthousiasme en Ukraine. « Toute l’Ukraine te félicite de tout son cœur, Jamala ! » a écrit le président Petro Poroshenko sur sa page Facebook, alors que l’ex-premier ministre Arseni Iatseniouk a lui déclaré : « L’Ukraine est et restera victorieuse, la Crimée sera ukrainienne ! »

Une partie des spectateurs ukrainiens considère que la victoire de Jamala n’a rien à voir avec la politique. « Cette victoire n’est pas politique, elle est naturelle et méritée. C’est de la diplomatie populaire et culturelle », a déclaré le politologue Vladimir Fessenko au journal Nouvelles nationales d’Ukraine.

La première place de la Tatare de Crimée Jamala a entraîné une vague d’appels au rétablissement de la souveraineté ukrainienne sur la Crimée. Le journaliste et député Mustafa Nayem a écrit sur Facebook : « le summum de la justice serait que le prochain concours de l’Eurovision ait lieu sur la terre natale de Jamala : en Crimée ukrainienne ».

Scandale en vue l’an prochain ?

L’année prochaine, l’Eurovision se tiendra en Ukraine. De nombreux artistes russes sont interdits de séjour dans le pays pour avoir soutenu l’annexion de la Crimée et les républiques séparatistes du Donbass. Le député ukrainien Anton Guerachtchenko a déjà déclaré à la radio Govorit Moskva que seuls les interprètes ne considérant pas la Crimée comme russe pourraient participer au concours.

D’ailleurs, le Kremlin a déjà demandé de ne pas « gesticuler » à propos de la prochaine Eurovision. C’est un concours international, des règles de sélection existent, elles sont les mêmes pour tous et Kiev devra en tenir compte, a déclaré Dmitri Peskov, porte-parole du président russe.

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