« Vladimir Poutine est systématiquement dépeint sous un jour négatif »

Vladimir Poutine

Vladimir Poutine

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RBTH a interviewé Guy Mettan, auteur du livre Russie-Occident, une guerre de mille ans. M. Mettan est un homme politique, historien et journaliste suisse, président du club suisse de la presse. M. Mettan, qui a également la citoyenneté russe après avoir adopté un enfant russe au début des années 1990, a participé au forum Foreigners Life, récemment organisé à Moscou .
Guy Mettan. Crédit : Zimbatm/wikipedia.org

M. Mettan, vous parlez dans votre livre de la russophobie de l’Occident, mais en Russie même, nombreux sont ceux qui arguent que ce concept n’existe pas et que ce n’est qu’un produit de la propagande d’Etat russe. Vous n’êtes manifestement pas d’accord…

La russophobie n’est pas une invention du gouvernement russe pour faire de la propagande en Russie, même si elle peut être utilisée dans ce but. Pour moi, c’est une réalité. Si vous lisez la presse occidentale, américaine, britannique, allemande, ou les principaux médias français, si vous regardez la télévision, vous pouvez voir que la Russie est systématiquement décrite comme un élément négatif des relations internationales, négatif pour la sécurité de l’Europe, négatif en termes de démocratie, de droits de l’homme, etc. Et c’est un problème.

Je ne dis pas que la Russie est parfaite, que le président Poutine est le meilleur dirigeant du monde. Ce n’est pas la question. Ce que l’on peut voir, si l’on s’efforce d’être impartial, est que les actions de la Russie visent à défendre ses propres intérêts. Elle le fait comme n’importe quel autre pays du monde, ni mieux ni moins bien. Et à cause de cela, la Russie est la cible de mes collègues dans les médias occidentaux. Cela me perturbe. C’est la raison pour laquelle j’ai essayé de comprendre ce phénomène dans mon livre.

Dans mon livre, je n’ai cité que des sources occidentales, pour ne pas être accusé d’être biaisé ou de trop soutenir la Russie. Je me suis efforcé d’être strictement objectif. Je ne défends pas la Russie. J’ai simplement analysé l’image du pays. Je cite un grand nombre d’auteurs britanniques et américains, car ces pays sont largement négatifs envers la Russie. Ils ont aussi des universitaires étudiant ce phénomène. Il existe des livres britanniques ou américains analysant les racines de leur propre russophobie. Vous pouvez vérifier sur Google.

Mais comment la russophobie pourrait-elle exister dans un contexte de liberté de la presse dont l’Occident est le champion ? Comment différents médias peuvent-ils parler d’une seule voix ?

Le problème est la liberté formelle, apparente, de la presse. Aujourd’hui, trop de journaux, de chaînes de télévision, appartiennent aux mêmes personnes. Nous avons assisté depuis 15 ans à une grande concentration de médias, d’éditeurs et de propriétaires. Vous avez beaucoup de titres, mais nombre d’entre aux appartiennent au même propriétaire. Et ce propriétaire n’est plus un éditeur comme c’était le cas avec la génération précédente. C’est un capitaliste, un financier, dont l’objectif est d’ouvrir la planète à son business, de créer des conditions de libre-circulation des biens et des services.

Les medias défendent aussi cette idée. Ils ne peuvent pas tolérer que des pays comme la Russie, l’Irak autrefois, la Libye, l’Iran, prétendent défendre leur souveraineté. Poutine convenait au président Bush entre 2001 et 2003. Il est devenu un ennemi des Etats-Unis après 2003, quand il a soi-disant décidé de protéger la souveraineté de son pays sur ses ressources, en particulier pétrolières. Je pense que c’était l’une des raisons du changement d’opinion des médias occidentaux envers la Russie.

Les titres peuvent varier, mais ils vont raconteront tous la même histoire, qui est méchant et qui est gentil. En général, l’Occident est gentil, l’Amérique est gentille, mais la Russie est méchante, la Chine n’est ni gentille ni méchante. C’est la construction d’une image négative. Le président russe pourrait être M. Poutine, le Tsar Nicolas Ier ou Staline, ou quelqu’un d’autre, mais il aura toujours une image négative. C’est le problème.

Il y a de l’autocensure en Occident. Si vous défendez la Russie dans la presse occidentale, vous pouvez perdre votre travail. Cette autocensure est très active, et c’est un sujet tabou. Quand j’essaie d’évoquer le problème avec mes collègues, ils refusent de le reconnaître, mais je suis persuadé qu’il existe éellement.                                                   

Vous affirmez aussi dans votre livre que les racines de la russophobie sont bien plus profondes…

Il existe de vieux clichés enracinés dans les différences religieuses. Une ligne passe le long des frontières de la Suède, de la Finlande, des pays Baltes, de la Pologne et à l’est de Ukraine. C’est à peu près une ligne entre pays catholiques et protestants et orthodoxes. Et cette ligne a été une zone de conflits pendant des siècles. C’est une division très ancienne, et qui se renforce sans cesse. Quand la Russie agit seule et selon son idéologie, elle réapparaît. Quand la Russie est affaiblie, il n’y a  pas de problème. Mais plus la Russie se renforce, plus cette prétendue lutte contre la Russie s’intensifie.

Il n’existait donc pas de russophobie avant 2003, dans les années 1990 quand le pays faisait profil bas ?

Après l’effondrement de l’URSS, elle était absente pendant quelques années. Mais même en 1996, Zbigniew Brzezinski, conseiller à la retraite du président Carter, d’origine polonaise, avait écrit un livre intitulé Le grand échiquier, dans lequel il expliquait pourquoi la Russie devrait être divisée en trois parties. Pour lui, l’idée d’une Russie forte, alliée d’une Chine ou d’une Asie forte, n’est pas acceptable. Il y voit une compétition idéologique, et surtout géopolitique, la même que lors du « grand jeu » contre l’Empire britannique au XIXe siècle. Et la Russie est une pièce importante. La stabilité des marchés d’Asie centrale dépend en partie de la Chine et de la Russie.

Existe-t-il d’autres phénomènes, d’autres concepts, similaires à cette russophobie ?

Elle est quelque peu similaire à l’antisémitisme, mais n’est pas du tout la même chose, car l’antisémitisme est beaucoup plus fort, tout particulièrement dans la forme qu’il a pris durant la Seconde Guerre mondiale et la période nazie. Ce n’est pas le cas pour les Russes. La russophobie n’est pas forte, c’est presque une forme de racisme. Il y a simplement une tendance, une inclination à présenter les Russes comme des adversaires, des barbares dictatoriaux et expansionnistes.

Et pour vous, la russophobie serait le produit de la civilisation occidentale ?

Absolument. Elle n’existe pas au Japon. Il y a eu deux guerres entre la Russie et le Japon, mais les Japonais ne sont pas russophobes. Ils n’aiment pas beaucoup les Russes à cause de certaines tensions, mais ils ne présentent pas les Russes de façon négative. Ce n’est pas une question de racisme pour eux. La russophobie serait plutôt un produit occidental. Elle provient de cette soi-disant division religieuse.

Il me semble que vous avez essayé de distinguer différents types de sentiments antirusses selon les pays d’Europe ?

Cela s’est produit de façon différente dans l’histoire de différents pays. La russophobie américaine était liée à la Guerre Froide et a commencé après la Seconde Guerre mondiale, alors que chez les Britanniques, elle a fait son apparition après les guerres napoléoniennes. La russophobie en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis est plus un phénomène géopolitique, une compétition pour le territoire, le contrôle de l’Asie, l’hégémonie continentale. En Allemagne, il était aussi question de conquête, des territoires de l’Ukraine et de la Biélorussie. Ce fut aussi brièvement une question idéologique, puisqu’à l’époque nazie, les slaves étaient considérés comme des sous-hommes.

L’origine de possibles sentiments antirusses en France est également idéologique, mais elle est plus liée à la politique, à l’idée de démocratie. Au XIXe siècle, les Français ont commencé à souligner que la Russie était une autocratie, tout en présentant la France comme un pays progressiste et éclairé.

Peut-on parler de russophobie suisse ?             

Pas vraiment. Nous avons quatre cultures et quatre langues. Nous avons l’habitude de travailler dans des langues différentes, et nous avons deux religions : le catholicisme et le protestantisme. Nous avons nos propres divisions. Il est plus difficile pour nous de juger les autres. Nous pouvons supporter des cultures, langues et religions différentes, car nous devons vivre ensemble. Nous sommes donc un peu moins critiques de tout ceci.

Et puis notre pays est neutre. C’est inscrit dans notre Constitution. Nous devons respecter un équilibre entre les pays, conserver notre indépendance et notre neutralité. C’est dans nos gènes, notre ADN national.

Ce sont deux raisons pour lesquelles la situation est légèrement différente en Suisse. Et la Russie a également une image positive grâce au général Souvorov. Il était en Suisse [pendant les guerres napoléoniennes]. Nous étions fortement opposés à Napoléon, et Souvorov était un libérateur, très populaire.

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