En Russie, une nouvelle réalité pour les sociétés informatiques étrangères

AP
Les conditions de travail des sites internet et réseaux sociaux étrangers en Russie ont changé depuis le 1er janvier, et à en juger par les déclarations du conseiller du président russe en charge d’internet, les compagnies doivent se préparer à de nouvelles épreuves.

À partir de cette année, les compagnies étrangères travaillant sur internet en Russie devront s’adapter à de nouvelles conditions. Le régulateur entamera des vérifications de l’exécution de la loi entrée en vigueur l’année dernière les obligeant à conserver en Russie toutes les données personnelles des citoyens russes.

Et même si de nombreux acteurs majeurs du marché ont déjà transféré leurs données sur des serveurs russes ou sont en train de le faire (parmi eux Uber, Booking.com, eBay, PayPal), il en reste qui ne l’ont pas encore fait, ou n’ont pas l’intention de le faire. Roskomnadzor, le régulateur des médias russes, a déjà annoncé des inspections chez Microsoft, Samsung et Hewlett-Packard.

La déclaration récente du conseiller à internet du président russe, Guerman Klimenko, est à l’unisson de ces lois. Nommé à ce poste au début de l’année, M. Klimenko a déclaré que les réseaux sociaux étrangers devraient collaborer avec les forces de l’ordre, ou quitter le marché.

Les messageries instantanées, nouvel ennemi

Il semble que le principal point de friction soient les messageries instantanées qui ne conservent pas les correspondances de leurs utilisateurs et leur permettent de garder l’anonymat. Le 23 décembre 2015, Klimenko a posé des conditions au fonctionnement de la messagerie Telegram : la compagnie devra dévoiler son code source aux autorités, sans quoi son service sera fermé. « La situation mondiale est délicate, et je ne vois pas qui pourrait supporter des systèmes anonymes utilisés par des terroristes et des bandits sur le territoire d’autres pays », a expliqué Klimenko dans une interview à RBTH.

Telegram a déjà fait connaître sa position : le service ne transmettra ni données personnelles ni informations importantes à des tierces parties, et la menace d’être bloqué en Russie ne le forcera pas à modifier sa politique de confidentialité.

Viber, à qui RBTH s’est adressé, souligne également qu’il lui est impossible d’aider les forces de l’ordre. « Nous n’enregistrons pas les conversations. Elles sont enregistrées dans les smartphones des utilisateurs et nous n’y avons pas accès. C’est aux utilisateurs que doivent s’adresser les services spéciaux », a déclaré à RBTH Elena Gracheva, représentante de Viber à Moscou.

Cependant, Viber fait remarquer qu’il se développe « très bien et confortablement » en Russie : aujourd’hui, le pays est le troisième marché de Viber dans le monde, et son public ne cesse de grandir, affirme Gracheva.

Des conditions égales ?

Un autre sujet sensible pour les lobbyistes de l’internet russe est celui de l’inégalité des conditions. « Google ignore les requêtes des autorités russes, alors que les prestataires de services nationaux collaborent », explique Klimenko. Ainsi, considère le conseiller, Google dispose d’un avantage concurrentiel, offrant soi-disant de meilleures garanties de confidentialité que les services russes.

« Mais Google oublie que ses services sont aussi utilisés par des tueurs et des pédophiles et qu’en refusant de livrer les données de pédophiles, cette compagnie leur permet d’exister », considère le conseiller. Il fait remarquer que selon les statistiques de disponibilités des services et les données de Google, la compagnie répond quotidiennement à 32 000 demandes des services américains, et environ autant de requêtes des services européens. « Ils ne répondent jamais à nos demandes », affirme Klimenko.

En réalité, selon ces statistiques, Google a reçu en un an 22 000 demandes des services spéciaux américains, et dans 78% des cas, la compagnie a fourni des données. Elle a reçu 341 demandes en provenance de Russie et Google n’a dévoilé des données que pour 5% d’entre elles. Google n’a pas fait de commentaires sur les déclarations du conseiller ou la localisation des données, se contentant de déclarer que l’activité de la compagnie demeure inchangée. « Nous continuons de mener notre activité comme par le passé », a déclaré à RBTH Alla Zabrovskaïa, directrice des relations publiques de Google en Europe, Russie et CEI.

Pour l’instant, personne ne part

La question de savoir si les compagnies et réseaux sociaux étrangers préfèreront quitter la Russie ou non reste ouverte, considèrent les analystes du secteur.

Les sociétés étrangères sont forcées de travailler dans des conditions d’incertitude juridique, considère Irina Levova, directrice des projets stratégiques de l’Institut d’études d’internet. « Disons que toutes les données soient transférées sur des serveurs en Russie. Qui garantira, et comment, la confidentialité et la sécurité des données personnelles ? Qui y aura accès et dans quelles conditions ? Il n’existe pour l’instant aucune règle capable de répondre à ces questions », a déclaré l’experte dans une interview à RBTH.

Comme l’a fait remarquer Karen Kazarian, analyste en chef de l’Association russe des communications électroniques, après les révélations d’Edward Snowden, les sociétés internet s’efforcent de réduire leur collaboration avec les services spéciaux, mais pour l’instant, personne ne se presse de partir. « Beaucoup de compagnies ont compris ces dernières années que des lois très dures pouvaient être adoptées ici, mais qu’elles étaient souvent compensées par une application en dents de scie », considère Kazarian.

D’ailleurs, Facebook et Twitter n’ont pas encore annoncé avoir transféré leurs données [les deux compagnies refusent de commenter cette question, ndlr], et par conséquent, l’accès à ces réseaux sociaux pourrait être à l’avenir bloqué par le régulateur.

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