Fin de partie pour les nationalistes russes ?

Novossibirsk, Russie, le 4 novembre 2015. Des participants à la « Marche Russe » marchent sur le quai de l'Ob à Novossibirsk.

Novossibirsk, Russie, le 4 novembre 2015. Des participants à la « Marche Russe » marchent sur le quai de l'Ob à Novossibirsk.

Yevgeny Kurskov/TASS
La traditionnelle « Marche Russe » de Moscou a battu son record de plus faible affluence depuis ses onze ans d’existence. RBTH s’est rendu sur les lieux de ce qui fut la plus impressionnante action des nationalistes russes, pour voir ce qu’elle est devenue.

Le 4 novembre, jour de l’Unité populaire en Russie, les nationalistes russes ont organisé leur action annuelle traditionnelle. La « Marche Russe » s’est tenue à Lioublino, un quartier-dortoir du sud-est de Moscou, et ont clairement démontré une chose : leurs affaires vont mal. En ce jour férié, encore moins de gens étaient prêts à marcher sous les drapeaux noir-blanc-jaunes de l’Empire russe que par le passé, lorsque la marche avait rassemblé un niveau historiquement bas de partisans : environ deux mille. Selon la police, ils étaient 500 cette année, et selon les organisateurs et participants, moins de mille.

Se réunir une fois par an pour voir ses partisans, évaluer ses forces, avant de se séparer, était pour beaucoup d’activistes de la droite radicale le sens de la Marche Russe, et il semblerait que l’on puisse désormais parler au passé de la masse en fusion de vingt mille personnes constatée en des jours meilleurs. D’ailleurs, l’année dernière, les nationalistes n’avaient pas pu se mettre d’accord à propos du conflit ukrainien et avaient marché séparément dans différents quartiers de Moscou. Finalement, trois actions avaient eu lieu le même jour dans la capitale. Les opposants à la guerre dans le sud-est de l’Ukraine étaient venus se promener sous les fenêtres des barres d’immeubles de Lioublino, les partisans de la Novorossia (républiques insurgées de l’Ukraine, ndlr) étaient allés manifester au nord-ouest de la capitale, tandis que ce que l’on appelle les « nationalistes du système », loyaux aux autorités, membres de l’organisation de jeunesse du parti Rodina, s’étaient rassemblés en plein centre-ville. Une correspondante de RBTH est allée à Lioublino, quartier dans lequel depuis plusieurs années, la droite radicale obtient le droit de se rassembler.
 
Où sont les autres ?

La « journée d’évaluation » des forces nationalistes a commencé à onze heures du matin, lorsque des jeunes gens habillés de noir et encapuchonnés ont commencé, sans hâte, à se déplacer par groupes de deux ou trois vers les portiques détecteurs de métaux. Les organisateurs, comme les forces de l’ordre, s’étaient manifestement préparés à quelque chose de plus grand. La veille au soir, encore, les activistes de droite annonçaient sur leurs sites internet la mise en place de hotlines juridiques en cas d’arrestation, mettaient en garde contre les fausses marches et rappelaient l’évènement à venir, plaisantant sur de possibles provocations de la part des forces de l’ordre. La police, de son côté, a discrètement bouclé le périmètre défini pour la manifestation et positionné ses hommes et des volontaires pratiquement sur chaque mètre, scrutant chaque arrivant suspicieusement.

Finalement, tout ceci s’est avéré superflu. Une première colonne n’a pu être constituée qu’aux alentours de midi, avec une centaines de personnes étirées dans trois directions. Brandissant des bannières « Les Russes contre la guerre avec l’Ukraine », « À bas la dictature », ils ont chanté l’hymne ukrainien, puis ont fait passer en tête de leur cortège des choristes avec des icônes et des enfants. Venait ensuite la queue du cortège, constituée de ceux qui n’avaient pas décidé s’ils voulaient se joindre à la marche ou bien attendre d’hypothétiques « autres ». À la question « où sont les autres ? », on marmonnait sombrement « le Kremlin les a arrêtés ».
 
« Et voilà, le petit-déjeuner est fini »

« Les autres » ont peu après défilé en rangs serrés sous la bannière du « Bloc Noir ». Les drapeaux impériaux flottaient au vent, ainsi que des étendards portant la croix celtique. La police a exigé que le drapeau celte disparaisse, affirmant qu’il était « interdit », mais les gens ont refusé, et se sont mis en réponse à exiger l’annulation de l’article 282 du Code Pénal, bannissant l’extrémisme.

Les arrestations inquiétaient visiblement beaucoup de gens, et l’article 282 est vite devenu tristement célèbre. Plusieurs leaders du mouvement nationalistes russes ont déjà été mis en examen sur sa base, et on parle dans les milieux nationalistes de procès ininterrompus contre ceux que l’on a « coffrés ». Un ancien dirigeant du principal rassemblement nationaliste du pays, « Les Russes » [l’organisation et son activité ont été interdites par un tribunal fin octobre], le célèbre Dmitri Demouchkine, a été arrêté par la police à la veille de la marche et emmené en garde-à-vue à Vologda, à plus de 450 kilomètres au nord de Moscou. Il s’est avéré que l’arrestation était liée à des tags extrémistes sur les murs de l’un des quartiers de cette ville. Et même si la mise en examen de Demouchkine pour extrémisme n’a pas encore été annoncée, son absence a été très remarquée par ses compagnons : un portrait de Dmitri Demouchkine exigeant sa « liberté » a été imprimé sur la plus grande bannière.

Une telle offensive des forces de l’ordre a clairement été approuvée par des personnes ayant préféré jusqu’à présent garder le silence. Le slogan de l’année dernière « DNR [République populaire de Donetsk], brûle en enfer » a été cette fois-ci remplacé par le nouveau « Etat Islamique, brûle dans les flammes », mais les membres du Bloc Noir se sont tout de même rappelé de leurs slogans favoris « National-Socialisme ! », « À chacun son dû ! », (inscription sur le portail du camp de Buchenwald, ndlr) et « La droite va venir et remettre de l’ordre ! ». Une fusée éclairante allumée dans la foule a marqué le clou du spectacle, mais la police a immédiatement expulsé du cortège les responsables. Comme Dmitri Demouchkine l’a déclaré au journal Gazeta.Ru, l’un des organisateurs a été arrêté dès le début de la manifestation, sans que l’on sache pourquoi.

C’est ainsi que s’est achevé l’épisode le plus animé, plus personne ne s’étant risqué à lancer des fusées éclairantes. À la fin de leur itinéraire, une petite scène et des musiciens aux crânes rasés attendaient les manifestants, mais à peine une centaine de personnes est arrivée jusqu’à la scène. Les autres ont rendu en silence aux organisateurs leurs bannières, écharpes et autres signes de ralliement. « Et voilà, le petit-déjeuner est fini », a déclaré quelqu’un dans la foule en partant vers le métro, où, derrière les mêmes barrières policières, les habitants de Lioublino regardaient avec une certaine perplexité les participants en train de se disperser. 

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