Droits de la femme : entre l’islam et la laïcité

Deux jeunes femmes respectueuses du code vestimentaire, à Grozny en 2012. Crédit : RIA Novosti

Deux jeunes femmes respectueuses du code vestimentaire, à Grozny en 2012. Crédit : RIA Novosti

Un cas de mariage apparemment forcé en Tchétchénie a mis en évidence une ré­alité choquante pour les Russes : dans certaines régions, le droit national a bien du mal à se faire respecter.

Fin mai, les médias russes se sont enflammés pour un fait divers, qui a indigné de nombreux citoyens : Louisa Goïlabieva, âgée de 17 ans, aurait été mariée de force à un colonel du ministère tchétchène de l’Intérieur, âgé de 46 ans et déjà marié. Le numéro un tchétchène Ramzan Kadyrov a approuvé l’union, tandis qu’à l’échelle fédérale, le médiateur russe pour les droits des enfants, Pavel Astakhov, a refusé d’intervenir en l’absence d’une plainte.

Sous le joug des us et coutumes

De nombreux défenseurs des droits de l’homme constatent que la condition des femmes dans certaines républiques du Caucase du Nord s’aggrave. Ekaterina Sokirianskaïa, de l’organisation non gouvernementale multinationale International Crisis Group, indique que les mariages forcés présentent un problème radicalement nouveau pour la Tchétchénie : « Avant, il était considéré comme honteux de forcer une femme à se marier. Mais aujourd’hui, d’après nos activistes sur place, les hauts fonctionnaires abusent de leur fonction ».

Les us et coutumes traditionnels locaux jouent un rôle notoire, car les droits des femmes sont plus souvent bafoués dans le Caucase du Nord que dans les autres régions russes. « Au Daguestan, en Tchétchénie et en Ingouchie, les traditions sont fortes. C’est moins le cas en Ossétie du Nord ou en Kabardino-Balkarie. La religion joue également un rôle », explique-t-elle.

Le retour en arrière a commencé par l’habillement. En 2008, la Tchétchénie a adopté un code vestimentaire. Les femmes ne sont autorisées à pénétrer dans les écoles et dans les établissements publics que si elles sont vêtues de jupes longues, de blouses à manches longues et de foulards couvrant les cheveux. « Avant, la société tchétchène était plus tolérante : durant la guerre, je me promenais à Grozny en pantalon et personne ne s’intéressait à moi. Même aujourd’hui, les gens ordinaires ne font aucun cas de ce que portent les femmes. Cette question préoccupe surtout les autorités locales qui utilisent les traditions dans leurs intérêts politiques », lâche Mme Sokirianskaïa.

Elle indique que dans d’autres républiques musulmanes de Russie, au Tatarstan par exemple, l’islam est plus souple et le pouvoir ne l’impose pas comme idéologie officielle. En Tchétchénie, une femme qui fume risque l’arrestation, et des liaisons hors mariage peuvent se solder par des crimes d’honneur, dont le nombre va croissant.

Actuellement se déroule à Grozny le procès de Sultan Daourbekov, qui a étouffé sa fille âgée de 38 ans. Elle était divorcée et élevait un fils. Les voisins avaient vu un inconnu la déposer devant sa maison. Au tribunal, un des témoins a rappelé au juge que M. Kadyrov avait justifié les crimes d’honneur.

Les limites de l’action civique

Le pouvoir fédéral ne peut guère influer sur la situation. Mme Sokirianskaïa rappelle le cas de Sergueï Bobrov, directeur de la Commission d’enquête sur des crimes d’honneur fin 2013 : « on a exercé des pressions sur lui, et il a été rapidement remplacé ». Les lois russes sont appliquées de manière très limitée. « La loi, c’est Kadyrov », résume-t-elle. Les ONG font ce qu’elles peuvent. « La Tchétchénie compte six ou sept organisations de défense des droits des femmes. Elles aident à résoudre certains problèmes, souvent en privé. Mais elles ne sont pas en mesure de résister ouvertement », explique-t-elle.

« Pour le moment, le travail des ONG se résume à la lutte contre les conséquences. Les sondages montrent que les femmes veulent connaître leurs droits et les moyens de se protéger, mais d’autres femmes vont dans le sens inverse », confirme Saida Sirajoudinova, présidente du Centre d’étude des questions globales de la modernité et des problèmes régionaux.

Il ne faut pas s’attendre à un sursaut d’initiatives civiques. Les femmes russes ne sont prêtes à combattre ni pour les droits de leurs compatriotes, ni pour les leurs propres, comme l’ont montré les discussions récentes sur l’éventuelle interdiction des avortements en Russie, explique Natalia Bitten, journaliste et militante du groupe d’initiative Pour le féminisme.

« Les femmes possédant un diplôme supérieur et un statut social élevé affichent un potentiel personnel et politique élevé. Elles sont préoccupées par la situation des femmes dans le Caucase du Nord, et elles savent ce qu’il faut faire – elles font appel à l’État, aux structures des forces de l’ordre », précise-t-elle. Toutefois, l’exemple du mariage tchétchène prouve que, pour le moment, leurs efforts ne sont pas couronnés de succès.

L’expérience historique pourrait leur venir en aide. Notamment, celle de l’Union soviétique où le tribunal prenait la défense de la mère lors des divorces. « La législation russe doit protéger les femmes, notamment des lois et traditions religieuses », conclut Mme Sokirianskaïa.

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