Crimée : un meeting en mémoire de la déportation des Tatars interdit

Crédit photo : Artem Kreminsky/RIA Novosti

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Les autorités de la Crimée ont interdit une marche et un meeting pour la Journée de commémoration des victimes de la déportation des Tatars de Crimée. L’interdiction leur aurait été demandée par la « communauté tatare de la Crimée ». Les experts estiment qu’il s’agit d’une tentative de préserver la stabilité dans la région et de marginaliser les radicaux.

Le 18 mai dernier, la marche et le meeting de commémoration en l’honneur du 71e anniversaire de la déportation des Tatars de Crimée n’ont pu avoir lieu à Simféropol. Cette manifestation de commémoration traditionnelle (organisée pendant 23 ans) avait été annoncée par le Mejlis (assemblée) des Tatars de Crimée et devait réunir 5 000 personnes. Toutefois, cette année comme l’an dernier, les autorités locales ont interdit la manifestation. Le quotidien Kommersant annonce que le refus a été demandé au dirigeant de la Crimée Sergueï Aksionov par la « communauté tatare de Crimée » qui ne souhaite pas politiser cette journée de deuil. En 2014, l’interdiction avait pour objectif « d’empêcher tout type de provocations de la part d’extrémistes », indique le décret du dirigeant de la république.

Les provocations potentielles ont été évoquées cette année également, notamment le 7 mai dernier par le vice-premier ministre de la république de Crimée Ruslan Balbek. Il a précisé que les forces de l’ordre et les autorités de la république avaient été informées de provocations massives préparées par des hommes politiques ukrainiens et les dirigeants du Mejlis. « Je suis convaincu que nous éviterons que de tels incidents viennent perturber l’harmonie interethnique en Crimée », a-t-il déclaré à l’agence RIA Novosti.

Néanmoins, le refus officiel d’accéder à la demande du Mejlis d’organiser cette manifestation a été motivé par l’indisponibilité de sites appropriés dans la ville. Les autorités de la Crimée ont proposé de commémorer les victimes lors de petites manifestations funèbres et de prières dans les mosquées.

« Nous en profiterons pour évoquer nos problèmes »

Le chef des musulmans de Crimée Emirali Ablaïev est l’un de ceux qui se sont opposés à la politisation de la journée de commémoration au cours d’une réunion de travail du gouvernement de Crimée. Sa proposition a également été soutenue par le chef de l’association du peuple des Tatars de Crimée « Krym » et vice-président du Conseil d’État de la république Remzi Ilyassov, informe Kommersant citant le Conseil des ministres de la république.

Le Mejlis en a tiré la conclusion suivante : « Les autorités locales ont peur que nous en profitions pour parler de nos problèmes. Ils ne veulent pas que cela arrive, car sur papier, tous les problèmes des Tatars de Crimée ont déjà été réglés », indique Kommersant citant Ali Khamzine, membre du présidium du Mejlis. 

Vasvi Abdouraïmov, président du conseil d’administration de l’association Milli Firka (opposée au Mejlis), explique que la communauté des Tatars de Crimée n’a jamais formulé de demande visant à annuler l’événement. « Ce souhait a été formulé par des personnes de nationalité tatare occupant des postes clés au sein de l’administration, ainsi que par de mouvements créés par l’administration et aux frais de cette dernière », nous a-t-il déclaré dans un entretien. Il explique que tous les autres Tatars de Crimée, ceux qui sont « assez loyaux » à l’égard du pouvoir russe et ceux qui soutiennent l’intégration avec la Russie – « condamnent  fermement cette décision ». Ils estiment que les autorités criméennes ont ainsi « porté un coup violent à l’image de la Russie », estime Abdouraïmov. « Les autres pays pourront maintenant monter du doigt : « Regardez ce que fait le pouvoir russe avec ne serait-ce que la mémoire des Tatars de Crimée  » », précise-t-il.

Peur ou stabilité ?

La situation fait effectivement apparaître une crainte des protestations, nous a confirmé Rostislav Tourovski, vice-président du Fonds indépendant « Centre des technologies politiques ». « Si la protestation est trop bruyante, elle nuira à l’image du pouvoir régional », explique-t-il. Un mouvement des Tatars de Crimée loyal au pouvoir est en cours de création, précise l’expert, et le pouvoir cherche à marginaliser la frange radicale de cette ethnie, « avec un certain succès »

Dmitri Jouravlev, directeur général de l’Institut des problèmes régionaux, estime que l’interdiction vise à préserver la stabilité dans la région. « La déportation est un événement terrible qu’il ne faut pas oublier, mais aujourd’hui, des bouleversements sociaux présenteraient un grand danger pour la région qui commence à peine à respirer », explique Jouravlev. Le Mejlis « a décidé de façon unilatérale qu’il était l’unique représentant du peuple des Tatars de Crimée », précise le politologue, « mais je crois que ce n’est pas justifié ». « La position du Mejlis n’est pas partagée unanimement par les personnalités tatares en Crimée », ajoute-t-il. 

Globalement, les deux politologues s’accordent à dire que cet incident ne devrait pas provoquer de conséquences négatives pour les autorités de la Crimée, ni pour les relations interethniques dans la région.

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