Entretien avec Jean Feigelson, ancien résistant

Jean Feigelson et ses camarades. Crédit : Archives personnelles

Jean Feigelson et ses camarades. Crédit : Archives personnelles

À l’occasion du 70ème anniversaire de la Victoire, RBTH a rencontré Jean Feigelson. Ce membre de la Résistance d’origine russe raconte son parcours et estime que les dirigeants occidentaux auraient dû venir à Moscou pour assister aux célébrations de cette « victoire commune ».

Comment vous êtes-vous retrouvé en France ?

Je suis né à Saint-Pétersbourg, en Russie. En 1925, mon père, ingénieur dans la marine, a pris part à un congrès du Parti communiste auquel Staline participait. Mon père a alors réalisé que ses idées concernant le développement du pays étaient contraires à celles du dirigeant soviétique et il a donc décidé de quitter le pays.

En 1929, ma mère, mon frère et moi-même, sommes partis en Belgique. Mon père a fui l’URSS par la Finlande en 1930. Comme il était francophone, son choix s’est porté sur la France, pays où je vis depuis quelque 85 ans.

Vous rappelez-vous du début de la guerre ?

Lorsque la guerre a commencé, ma famille et moi, nous habitions Paris. Les jeunes s’adaptent vite. Je m’étais fait des amis et me sentais français. Mon projet était de vivre, pas de lutter. En 1941, j’ai eu mon bac et mon père m’a envoyé étudier la médecine à Grenoble car c'était plus sûr.

À l’université, nous avons formé un groupe qui coopérait étroitement avec Combat, le journal clandestin de la Résistance. En 1942, mes amis et moi, nous avons été arrêtés sur ordre du régime de Vichy. Grenoble ne faisait pas partie des territoires occupés mais le gouvernement de Vichy luttait contre les gaullistes et les anglophiles.

La prison se trouvait à Lyon. J’y ai passé six semaines. Puis, comme le « gaullisme » et l’« anglophilie » n’étaient pas un crime du point de vue juridique, on nous a relâchés.

De retour à Grenoble, j’ai repris mes études.

Qu’est-ce qui vous a poussé à rejoindre la Résistance ?

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Crédit : archives personnellesn
J’ai rejoint ce mouvement en tant que Français. J’ai pris cette décision car j’étais opposé au maréchal Pétain et au régime de Vichy. Mais en même temps, j’étais évidemment très profondément affecté par le destin de mon pays d’origine, la Russie, devenue le théâtre de combats acharnés.

Vers la fin de l’année 1942, notre groupe a été arrêté pour la deuxième fois. Heureusement, j'avais été prévenu. J’ai fui Grenoble pour Dieulefit, dans la Drôme, et rejoint des maquisards.

J’étais engagé dans la coordination du travail avec les Alliés, Américains et Britanniques. Ils nous approvisionnaient en armes par des parachutages.

La « vraie » résistance a duré de 1942 à 1944 : nous tirions sur les nazis et passions le temps dans les tranchées. Je me souviens qu’à l’été 1944, les Allemands ont lancé une offensive dans le Vercors. Nous, dans la vallée de la Drôme, nous étions prêts à tout faire pour empêcher les nazis de progresser vers le Sud. Il n’y a pas eu d’affrontement direct, mais ils ont engagé leur aviation contre nous. De notre côté, nous menions le combat depuis le sol. Avec ma mitrailleuse, je suis parvenu à abattre un avion allemand. Des Américains débarqués dans le sud de la France s’en sont aperçus. Ils m'ont félicité et m'ont offert une cartouche de cigarettes. C'étaient les premiers Américains que je croisais et les premières cigarettes américaines que je goûtais ! 

Un souvenir particulier ?

En 1944, des maquisards de la Drôme ont formé un bataillon de chasseurs alpins. On est partis pour le village de La Chambre, en Savoie, pour un bref stage d'instruction. J’y ai rencontré quatre soldats russes habillés en chasseurs alpins. Ils m’ont raconté leur histoire : capturés par les Allemands, ils avaient été transportés à Anvers en 1942 et embauchés dans la Todt [un groupe de génie civil et militaire de l’Allemagne nazie portant le nom de son fondateur, Fritz Todt, ndlr]. Ensuite, ils ont été engagés, malgré eux, dans des unités d’infanterie allemande du Mur de l’Atlantique avant d’être emmenés dans le sud de la France où ils ont déserté et rejoint les maquisards.

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Crédit : archives personnellesn
Ils m’ont beaucoup parlé de la vie en Russie. Fin septembre, notre bataillon a été envoyé en Haute Maurienne. Ma compagnie occupait le village de Solières-Sadières et celle des Russes, celui de Termignon. Le jour de la relève, nous sommes partis pour Modane, la compagnie de Termignon devait nous rejoindre par la suite. Mais une fois arrivés, nous avons appris que juste après notre départ, les Allemands avaient d’abord occupé Solières-Sadières, avant de lancer une attaque contre Termignon. Les mitrailleurs russes se sont défendus jusqu’au bout. Une fois les Allemands partis, leurs dépouilles ont été retrouvées près de leurs mitrailleuses. Ils reposent aujourd’hui dans le cimetière militaire de Saint-Jean-de-Maurienne.

Vous et vos camarades, comment perceviez-vous l’URSS ?

Nous la soutenions. Certes, nous réalisions que c’était le communisme et un régime dictatorial, mais pendant la guerre nous n’y pensions pas. Pour nous, c’étaient des amis.

Pour vous, à qui appartient la Victoire ?

C’est une question très difficile. Je crois que les Soviétiques et les Américains l’ont remportée. Les premiers n’auraient pas pu vaincre les nazis sans l’aide des Alliés. Quant aux Américains, ils ne pouvaient que profiter du fait que l’Armée rouge se défende et riposte face aux attaques allemandes. Nous savons tous que l’armée allemande a subi ses pertes les plus lourdes sur le Front de l’Est. Pour moi, cette victoire est commune.

Que pensez-vous du refus de dirigeants occidentaux de se rendre à Moscou pour les festivités du 9 mai ?

C’est une autre question complexe. Certes, l’Occident est choqué par le comportement des autorités russes. Ceci étant dit, j’estime qu’ils devraient assister aux festivités. Si on m’avait invité, j’y serais allé avec plaisir.

Il y a deux ans, le président de la République m’a invité à prendre part à la cérémonie du 8 mai devant l’Arc de Triomphe. Il y avait des soldats russes. Je leur ai parlé de mon parcours et de l’histoire de mes médailles.

L'entretien a été retraduit du russe

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