Les naufragés de la Crimée

Aucun vol ne relie l’Ukraine à la Crimée. Le train est un moyen de transport le plus fiable pour aller jusqu’à la frontière de la presqu’île. Crédit : AP

Aucun vol ne relie l’Ukraine à la Crimée. Le train est un moyen de transport le plus fiable pour aller jusqu’à la frontière de la presqu’île. Crédit : AP

Un journaliste de la revue russe Ogoniok a voulu savoir comment les Russes et les Ukrainiens vivent leur séparation des deux côtés de la nouvelle frontière en Crimée.

Tous les dimanches, la Crimée est mentionnée dans le centre-ville de la capitale ukrainienne, dans un bâtiment de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev. Au mois de mars, il a été question de Bakhtchissaraï : présentation de photos, rappel de légendes, organisation de concours historiques. Tout cela suivi de l’initiation à la danse nationale des Tatars de Crimée, la khaïtarma. En février, les souvenirs ont été consacrés à Alouchta et Armiansk.

Cette liste comprend toutes les villes criméennes et les localités habitées par les Tatars de Crimée. Ces rencontres sont organisées par des historiens ethnographes professionnels et des émigrés qui ont quitté la Crimée ces derniers mois. Il est émotionnellement difficile d’observer ces rencontres, car les habitants vivent difficilement leur rupture avec leur localité et les membres de leur famille restés de l’autre côté de la nouvelle frontière…

Tamara est une jeune journaliste ukrainienne qui travaille dans un magazine féminin glamour. Une fois par mois, elle rend visite à ses parents dans un petit village des steppes de Crimée, en effectuant un voyage combiné. La dernière fois, elle a fait à pied, sous un vent cinglant, 5 kilomètres entre deux postes situés à la nouvelle frontière parce qu’en voiture, le chemin et le passage de ces postes risquent de prendre jusqu’à dix heures.

Aucun vol ne relie l’Ukraine à la Crimée, raconte-t-elle. Le train est un moyen de transport fiable, mais uniquement jusqu’à la frontière de la presqu’île. Novoalexeïevka est située à une trentaine de kilomètres du lieu où prend fin le territoire de l’Ukraine et commence celui de la Russie. Aucun car ne circule entre la gare et la localité, et les nombreux voyageurs sont transportés avec plaisir par les taxis.

D’habitude tout le monde voyage en silence, redoutant de dire un mot de trop et de faire l’objet de pression des forces de l’ordre ukrainiennes ou russes : sur le chemin de l’aller en Crimée, tout le monde est fouillé par les gardes-frontières russes, sur le chemin du retour, par les gardes-frontières ukrainiens qui vérifient tout particulièrement les hommes.

Les ex-frères slaves sont devenus des ennemis, de plus en plus acharnés de jour en jour. Tamara et sa sœur sont venues vivre à Kiev il y a plusieurs années et sont très inquiètes pour leurs parents, car leur mère est malade suite au stress éprouvé.

« Je comprends enfin le sentiment qui m’envahit en Crimée et qui s’évapore avec le départ. C’est le sentiment d’isolement du monde extérieur qui se transforme presque en sentiment de sécurité. Comme si l’on se trouve sous un dôme qui nous oppresse et nous protège en même temps, déclare Tamara, en évoquant son dernier voyage chez ses parents. Et malgré chaque minute passée dans cette Crimée que j’aimais tant, je remercie le sort pour mon installation à Kiev, cet isolement est tellement agréable qu’il fait peur. Sur le chemin du retour, ce sont l’inquiétude et l’angoisse, devenues pourtant habituelles, qui reviennent me hanter. Puis je reste à passer plusieurs heures à attendre le train à la petite gare de Novoalexeïevka, qui n’est même pas équipée de toilettes normales. En regardant cette pauvreté tout autour, je voudrais, le temps d’une fraction de seconde, revenir sous le dôme… Avant de me rappeler combien il est difficile d’y respirer. Et le sentiment trompeur de sécurité cède sa place à celui de détresse… »

Le drame le plus grave, ce sont les familles séparées. Des dizaines de milliers de familles séparées. Car par le passé les jeunes, modernes et actifs, partaient très nombreux pour Kiev, la capitale, afin d’y faire carrière. Aujourd’hui, les enfants se retrouvent en Ukraine, les parents restent en Crimée et entre eux se dresse un mur toujours plus difficile à franchir.

Et même si politiquement, les enfants et les parents voient les événements de la même façon, humainement ils souffrent tous de la destruction d’un espace commun hier encore.

La rédactrice en chef du journal Vérité d’Ukraine, Sevguil Moussayeva, ne peut pas rendre visite à ses parents à Kertch. Activiste de l’organisation de volontaires S.O.S. Crimée, elle a lutté avec ses amis contre « le départ » de la presqu’île. Aujourd’hui, son nom figure sur les listes des ennemis dressées par l’Autodéfense et les services secrets de Crimée. 

« Tous les jours, je me souviens de la Crimée, je vois souvent Kertch avec ses rues dans mes rêves, raconte-t-elle. Je revois notre maison. Cela fait huit mois que je n’ai pas été chez moi, c’est beaucoup. »

La mère de Sevguil Moussayeva ne veut pas acquérir la citoyenneté russe. Elle viendra prochainement à Kiev pour y intégrer un hôpital, car elle n’y est pas admise à Kertch en raison de l’absence de papiers. Sa fille lui demande de venir habiter chez elle, mais les parents ne veulent pas abandonner la maison construite après tant d’efforts suite à leur retour en Crimée depuis l’Ouzbékistan au milieu des années 1990.

Selon les données officielles, quelque 20 000 personnes ont quitté la Crimée, et environ 10 000 d’entre elles sont des Tatars de Crimée. Mais selon les experts, les chiffres sont en réalité bien plus élevés, car la plupart des gens ne demandent pas le statut de réfugiés : les démarches bureaucratiques sont nombreuses, alors que l’aide fournie par l’État est minime.

L’assistance est principalement accordée par les volontaires qui aident les gens à quitter la Crimée et à s’installer en Ukraine. Selon S.O.S. Crimée, 110 000 anciens habitants de la presqu’île leur ont demandé de l’aide et l’ont reçue.

Roustem Skibine est le premier réfugié officiel de Crimée. Il a été enregistré avec ce statut le 1er mars 2014. Roustem Skibine, un Tatar de Crimée, est un peintre qui a rassemblé une collection d’objets anciens et modernes en céramique.

« Je suis peintre et j’étudie l’histoire de la Crimée et celle des Tatars de Crimée. Après que des hommes armés se sont emparés du siège du parlement sans que la police prenne quelque mesure que ce soit, j’ai compris qu’il fallait agir et j’ai sorti toute ma collection d’arts appliqués en Ukraine », a-t-il indiqué.

Il a ouvert un nouvel atelier et une galerie à Kiev. Devenu volontaire, il aide les réfugiés à s’installer et organise des expositions dans toute l’Ukraine pour présenter la culture et les traditions des Tatars de Crimée. Roustem est optimiste : il croit fermement qu’il pourra rentrer chez lui prochainement. Dans quelques années, et non pas dans plusieurs décennies, comme le pensent de nombreux réfugiés de Crimée.

Pour la version complète de l’article (en russe), cliquer sur www.kommersant.ru

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