L’affaire Nemtsov se complique de jour en jour

Selon différentes estimations, entre 16 500 et 70 000 personnes se sont réunies le 1er mars dans le centre de Moscou pour une marche en mémoire de l’opposant Boris Nemtsov. Crédit : Reuters

Selon différentes estimations, entre 16 500 et 70 000 personnes se sont réunies le 1er mars dans le centre de Moscou pour une marche en mémoire de l’opposant Boris Nemtsov. Crédit : Reuters

La version principale avancée pour expliquer le meurtre de Boris Nemtsov s’effrite avec l’apparition d’informations démentant le mobile religieux de l’assassinat. Les interlocuteurs de RBTH estiment que l’enquête joue sciemment avec l’opinion publique.

Les nouveaux détails de l’enquête sur le meurtre de l’opposant Boris Nemtsov mettent en doute l’hypothèse principale, celle de la « piste islamique ». Selon celle-ci, Boris Nemtsov a été tué par les forces radicales islamistes russes pour avoir soutenu l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo, qui avait publié une caricature du prophète Mahomet. Or, le journal russe Moskovski komsomolets (MK) dispose de vidéos prouvant que la voiture du supposé meurtrier était régulièrement garée près de la maison de la victime dès le mois de septembre, soit avant le drame de Charlie Hebdo. Le journal estime que Boris Nemtsov faisait l’objet d’une filature depuis longtemps et qu’il a peut-être été assassiné pour une déclaration faite en août 2014 sur les « mercenaires tchétchènes » qui, d’après lui, font la guerre dans le sud-est de l’Ukraine.

Pas un fervent croyant

Jusqu’ici, la version du meurtre motivé par l’intolérance religieuse était étayée les dépositions du principal inculpé, Zaour Dadaïev, ancien membre des troupes du ministère de l’Intérieur de Russie, qui a plaidé coupable et a déclaré avoir organisé et commis le crime. En outre, le chef du service de presse de ces troupes, Vassili Pantchenkov, a indiqué que Zaour Dadaïev avait présenté sa démission au lendemain du meurtre de Boris Nemtsov, le 28 février. Pendant l’assassinat, l’inculpé était en congé et, d’après l’enquête, il en a profité pour organiser le crime. A l’heure actuelle, quatre autres hommes ont été mis en examen dans le cadre de cette affaire : un parent éloigné et des connaissances de Zaour Dadaïev. Trois d’entre eux ont été arrêtés lors d’une opération en Tchétchénie, tandis qu’un sixième suspect s’est donné la mort en faisant exploser une grenade. Toutefois, Zaour Dadaïev est par la suite revenu sur ses dépositions, en affirmant les avoir faites pour son camarade qui l’accompagnait au moment de l’interpellation. Zaour Dadaïev, cité par MK, a affirmé qu’on lui avait promis que son camarade serait relâché s’il plaidait coupable. Les défenseurs des droits de l’homme ont été également saisis de plaintes de la part des autres suspects : ceux-ci affirment être battus en vue de leur soutirer des aveux. Les familles des inculpés nient formellement le mobile religieux du crime. « Zaour n’était pas un fervent croyant », a confié la mère de Dadaïev à RBC.

Un conflit politique intérieur

Les raisons pour lesquelles l’enquête privilégie « la piste islamique » ont été expliquées à RBTH par l’islamisant Gueorgui Mirski, collaborateur scientifique à l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales de l’Académie des sciences de Russie. « C’est l’hypothèse la plus commode : pas de commanditaires, le mobile est clair et… ni vu ni connu », a-t-il indiqué. « Toutefois, je ne crois pas que ces hommes soient sensibles au point de se vexer pour leur religion. Boris Nemtsov en parlait très peu », a fait remarquer Gueorgui Mirski. A son avis, les raisons sont tout autres.

Les deux hypothèses (celle du mobile religieux et celle d’un meurtre prémédité et organisé depuis longtemps) laissent entendre que le Service fédéral de sécurité (FSB) n’était au courant de rien, écrit sur le site kashin.guru le journaliste Oleg Kachine, lui-même victime en 2010 d’un attaque dont l’enquête était supervisée par le premier ministre Dmitri Medvedev (les commanditaires n’ont toujours pas été retrouvés, ce qui a obligé Oleg Kachine à émigrer en Suisse). Cependant, « il est difficile de croire que les services secrets n’avaient pas la moindre idée d’une telle opération », ajoute-t-il. Ces dernières années, le chef de l’administration tchétchène Ramzan Kadyrov s’est selon lui retrouvé sous le feu des critiques des services de sécurité. « Il est plus facile de croire que le rôle (des hommes du FSB) était délibérément passif, afin de placer Kadyrov dans une situation délicate et de l’attaquer par la suite », note-t-il.

« Pour la première fois depuis que Vladimir Poutine est au pouvoir, nous voyons surgir un conflit systémique aigu et ouvert entre Ramzan Kadyrov et les forces de l’ordre », constate le politologue indépendant Stanislav Belkovski. « Aujourd’hui, les forces coercitives veulent convaincre la société que les assassins font partie de l’entourage proche de Ramzan Kadyrov », affirme-t-il. Il fait également observer que l’hypothèse du mobile religieux était invraisemblable depuis le début.

 

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