Ces jeunes Russes qui optent pour le service civil

Un an de service militaire est obligatoire pour tous les jeunes hommes russes âgés de 18 à 27 ans. Pourtant, tous ne l’effectuent pas : certains font des études supérieures, d’autres ignorent les convocations, d’autres encore paient pour éviter le service militaire. Paradoxalement, ils sont peu à recourir au service civil alternatif (SCA). RBTH a interrogé un jeune homme qui a opté pour le service civil.

Après l’université, j’ai été confronté à un problème – que faire pour mon service militaire ? Je n’avais pas envie de poursuivre mes études et de faire un master, éviter les convocations et me cacher était pour moi trop humiliant et ma conscience ne me permettait pas de choisir le pot-de-vin.

J’ai alors appris l’existence du service civil alternatif. L’organisation de défense des droits de l’homme Citoyen et Armée m’a aidé à accomplir toutes les formalités. Certain de mes capacités et de ma décision, je me suis rendu au bureau de recrutement.

La secrétaire était très surprise et ravie que je sois venu volontairement, mais quand elle a appris que je voulais remplacer le service militaire par le service civil, son sourire joyeux a fait place à l’indifférence. J’ai passé un examen médical, rempli les documents et suis rentré chez moi en attendant d’être convoqué par la commission pour validation du transfert dans le SCA.

Pour cette commission, j’ai préparé tout un discours sur le caractère inacceptable de l’obéissance inconditionnelle à l’ordre, la philosophie de la non-violence et le libre arbitre. J’ai résisté à deux heures de questions caustiques telles que « Tu n’es pas un homme ? », « Et si nous sommes attaqués par l’ennemi ? », « Tu as des cheveux longs, tu dois être un hippie ? » et obtenu le certificat de service civil. 

Facteur de réserve

Le lieu de service est choisi sans égard pour les préférences des candidats. Il peut s’agit de tout type d’institutions publiques – bibliothèques, hôpitaux, transports en commun. J’ai eu de la chance – je suis devenu facteur au bureau central de Moscou, à peine à 30 minutes de chez moi.

L’équipe de mon bureau est principalement composée de femmes et plus rarement d’hommes, tous du même âge — 40-50 ans. Beaucoup ont travaillé à la poste pendant plus de 10 ans. Je n’ai rencontré qu’un autre jeune homme, lui aussi en service alternatif – il s’est retrouvé à la poste pour des motifs religieux, il était Témoin de Jéhovah. Notre rencontre était tellement improbable que nous plaisantions que nous étions des hallucinations l’un pour l’autre.

Le travail dans le cadre du service civil ne diffère pas de celui d’un employé normal : responsabilités, emploi du temps, salaire, vacances, congés-maladie. Simplement, pendant deux ans (au lieu d’un seul, comme au service militaire) tu es rattaché au même lieu, sans possibilité de changer de poste ou de profession.

J’arrivais au bureau à sept heures, triais le courrier de tout le secteur, puis partais le livrer. Mes promenades matinales étaient animées par des livres audio et des podcasts sur mon walkman. Je parcourais mon secteur, 16 immeubles, en deux-trois heures. J’ai rapidement appris à travailler efficacement, souvent, je terminais ma journée de travail avant la fin de mon service à 14 heures.

Six mois plus tard, on m’a confié la livraison des pensions de retraite. C’est une tâche assez sérieuse : pas seulement à cause des sommes d’argent que je transportais, mais aussi à cause de la communication avec les personnes âgées. Ils m’attendaient chaque mois un jour précis et gardaient ce qui leur restait de leur pension pour mon pourboire. Ils n’acceptaient pas mon refus d’accepter leur pourboire – probablement, une habitude qu’ils ont gardée depuis l’URSS.

Je me rappelle qu’au tout début de mon service, mes collègues étaient assez agressifs avec moi, disaient que je « fuyais » l’armée et se moquaient de mon apparence inhabituelle. Toutefois, avec le temps, ils se sont habitués et ont commencé à me traiter comme l’un des leurs. Maintenant, ils me demandent de rester, disent que je vais leur manquer.

Je ne regrette absolument pas ces deux ans d’expérience. Je ne pense pas que j’aurais pu rencontrer ces gens dans la vie normale. Mais le plus important, c’est que je suis resté fidèle à mes convictions et ai pu remplir mon devoir civique.

La prochaine fois, en vous baladant dans la ville, regardez les boîtes aux lettres installées sur les murs des immeubles. Chaque jour, alors que la plupart des gens partent travailler, quelqu’un livre le courrier. Peut-être que, comme moi, cette personne écoute la chanson Imagine de John Lennon dans son casque.

Le service civil alternatif est apparu en Russie au milieu du XVIIIe siècle, suite à l’installation en Russie des protestants mennonites, invités par Catherine II. Refusant tout serment, ils travaillaient en tant que gardes forestiers, surveillants ou pompiers. Aujourd’hui, le SCA est ouvert à tous les appelés si le service militaire est contraire à leurs convictions ou religion ou s’ils font partie d’une minorité autochtone et mènent un mode de vie traditionnel.

Actuellement, peu d’appelés font valoir leur droit au service civil. Selon les statistiques de l’année 2013, la Russie comptait 880 servants civils, soit 0,2% des appelés. À chaque convocation annuelle, environ 300 personnes déposent une demande de SCA.

À titre de comparaison, 153 000 jeunes hommes sont appelés à faire leur service militaire au cours de la même période. Les refus sont rares et souvent motivés par le non-respect des délais de dépôt de demandes. L’impopularité du SCA est principalement due au banal manque de connaissance de cette possibilité par les Russes. 

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