Cours de religion à l’école : les Russes divisés

Crédit : Mikhaïl Baznosov / RIA Novosti

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Depuis 2012, le cours « Fondements des cultures religieuses et de l’éthique laïque » est obligatoire dans les écoles russes. Suite à l’attaque contre la rédaction de Charlie Hebdo, qui a exacerbé la question de la cohabitation des différentes religions au sein d’un même État, le Patriarche de Moscou et de Toute la Russie Cyrille a proposé d’étendre l’enseignement de cette matière de la 2e à la 10e classe (soit pour les élèves de 8 à 16 ans environ, ndlr). Toutefois, 74% des Russes interrogés en 2013 estiment que ce cours devrait être optionnel.

Ethique laïque ou culture orthodoxe

Les discussions autour de l’enseignement de la religion à l’école ne datent pas d’hier. En 2007, la région de Voronej a introduit une matière obligatoire intitulée « Les fondements de la culture orthodoxe ». À l’époque, de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme de la région ont signé une pétition contre cette innovation.

Parmi eux, l’avocate Olga Gnezdilova. « C’est une violation de la Constitution, chez nous l’école est séparée de l’État. En outre, la loi interdit les organisations politiques et religieuses dans les écoles », explique-t-elle.

Conformément à la Constitution, 21 régions russes ont introduit en 2010 l’enseignement des « Fondements des cultures religieuses et de l’éthique laïque » (FCREL), qui comprenait un choix de six modules – les fondements des cultures religieuses orthodoxe, islamique, bouddhiste, judaïque et mondiale, ainsi que l’éthique laïque. Les parents doivent choisir la matière que leur enfant étudiera.

Selon les statistiques du ministère de l’Éducation, 42,7% des parents russes ont choisi les fondements de l’éthique laïque en 2012, 31,7% - les fondements de la culture orthodoxe et 21,2% - les fondements des cultures religieuses du monde.

« Si l’école offre le choix entre les différentes cultures religieuses et les fondements de l’éthique laïque, cela rentre bien dans le cadre de la loi sur l’éducation et de la Constitution », estime Roman Lounkine, directeur de recherches à l’Institut de l’Europe de l’Académie des Sciences de Russie. « Dans ce cas, la règle de l’école laïque qui doit offrir le choix aux parents est respectée ».

Toutefois, dans certaines écoles, le choix est resté sur le papier. Selon M. Lounkine, certains « directeurs d’école cherchent à atténuer les difficultés liées à ce choix et n’introduisent que le cours « Fondements de l’éthique laïque ». Celui-ci est dispensé par des enseignants de sciences humaines, et non par des spécialistes ».

« Certaines régions ont introduit le cours obligatoire « Fondements de la culture orthodoxe ». C’est le cas, par exemple, de la région de Belgorod », raconte Olga Gnezdilova. Les juristes ont saisi la Cour européenne de justice qui a enregistré la plainte, mais comme les enfants n’ont pas encore reçu le brevet concernant ce cours, la décision n’a pas encore été rendue.

En 2012, le cours de FCREL a été rendu obligatoire en quatrième classe (10-11 ans, équivalent du CM2). Toutefois, cette mesure préoccupe les psychologues qui estiment que toute division dans la classe entraîne des conflits.

« Les parents ne veulent pas forcément mettre en avant la foi dans laquelle ils élèvent leur enfant. La Constitution leur garantit le droit de ne pas en parler, alors qu’avec cette mesure, ils sont contraints d’en parler en public. Les enfants de cet âge ne cherchent pas à savoir qui parmi eux est juif, musulman ou orthodoxe, alors que dans ce cas, cette appartenance est soulignée et les enfants pensent que si quelqu’un n’est pas avec eux, il est forcément contre », explique la psychologue scolaire Ekaterina Jerdeva.

Religion dès l’école élémentaire

Actuellement, le cours est enseigné à raison de 34 heures par an, toutefois, le chef de l’Église orthodoxe russe, le patriarche Cyrille, a récemment proposé d’étendre l’enseignement de cette matière de la 2e à la 10e classe (de 8 à 16 ans environ).

« La perspective d’étendre le cours FCREL à d’autres classes est désormais perçue par la société de manière positive », estime le patriarche. « La plupart des communautés religieuses traditionnelles russes soutiennent l’idée. Nous espérons que le processus commencera dès cette année ».

« L’extension de ce cours est contraire au caractère laïque de l’éducation », assure le directeur du Bureau des droits de l’homme de Moscou Alexandre Brod. « Rien n’empêche l’Église orthodoxe russe d’organiser un système d’écoles du dimanche. Notre éducation est déjà fondée sur des valeurs humanitaires, sur l’apprentissage de la littérature russe et de l’histoire, étroitement liées à la spiritualité ».

Selon un sondage du Centre Levada réalisé en 2013, 43% des Russes s’opposent à l’enseignement des religions à l’école - 32% craignent que cela ne conduise à imposer une religion particulière, 24% sont persuadés que cet enseignement est contraire aux dispositions de la Constitution garantissant le caractère laïc de l’État.

Un tiers des Russes (31%) estime que l’éducation religieuse doit être dispensée aux enfants par des écoles spécialisées, alors que 22% sont d’accord pour que le cours soit enseigné à l’école. La plupart des Russes (74%) sont persuadés que cette matière doit être optionnelle. 

Ils l'ont dit

Alexander Boroda, président de la Fédération des communautés juives de Russie

Nous considérons qu’il convient d’enseigner les Fondements des religions mondiales à l’école, afin que tout élève, indépendamment de sa confession, possède une base nécessaire de connaissances qui lui permette de respecter les rites et les traditions des autres religions.

Nous nous opposons catégoriquement à ce qu’une même classe soit divisée selon le principe confessionnel. Ceci ne favorise ni la tolérance, ni le renforcement de l’amitié entre les élèves, mais crée des tensions superflues. La religion commence là où prennent fin les connaissances. La religion est un produit de la foi et ici les enseignants doivent être très prudents. Je ne suis pas sûr que tout cela soit d’actualité en CE2. L’enfant doit préalablement recevoir des connaissances et être apte à réfléchir sur ces thèmes.

Sergueï Riakhovski, président de l'Union russe des chrétiens de foi évangélique

La volonté du Patriarche Cyrille d’échelonner sur dix ans l’enseignement scolaire des Fondements des cultures religieuses et de l’éthique laïque est tout à fait justifiée et logique. La question est de savoir comment mettre en place cette idée dans notre État laïc. La question importante est le budget et la formation d’enseignants de morale qualifiés.

Je suis protestant, notre discipline qui est l’initiation au protestantisme n’est pas enseignée, mais pour moi il est important que les fondements de la culture orthodoxe et un message chrétien soient au programme. Cependant, il est important de l’appliquer correctement depuis l’école primaire. Ceci est indispensable et il convient de réunir toutes les forces religieuses et morales de la Russie pour soutenir cette initiative.

Chamil Alyaoutdinov, imam de la Mosquée mémorielle de Moscou

À mon avis, ceci viole la Constitution de la Fédération de Russie. Notre État est pluriethnique et pluriconfessionnel et il serait plus correct d’offrir aux citoyens la capacité d’étudier leur religion dans les édifices religieux appropriés – chrétiens, musulmans ou juifs.

D’autant plus, les manuels de religieux sont habituellement rédigés par les gens éloignés des pratiques religieuses qui comprennent mal le sens des canons chrétiens, musulmans ou juifs, ce qui induit en erreur un nombre important des personnes depuis leur plus jeune âge. Dans notre pays, la religion est séparée de l’État et il serait plus juste de suivre cette disposition dans la pratique. Ainsi, l’équidistance entre les confessions et l’État sera préservée et les droits des croyants ne seront pas bafoués.

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