Entretien avec Frédéric Pons, auteur d'un livre sur Poutine

Crédit photo : archive personnelle

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Rédacteur en chef « Monde » du magazine français Valeurs Actuelles, Frédéric Pons vient de publier une biographie du président russe, parue aux éditions Calmann-Lévy. RBTH a interrogé l'auteur sur les buts de son œuvre et sur sa perception de Vladimir Poutine.
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Pourquoi avez-vous choisi, en tant que Français, d'écrire une biographie de Vladimir Poutine et quel était votre message, avant tout à vos confrères, car je crois que ce sont avant tout eux qui sont votre public cible ?

Je n'ai pas écrit pour mes confrères mais pour le public français qui est souvent mal informé par les médias sur Vladimir Poutine, sur sa personnalité, son histoire personnelle, sa politique et l'état de la Russie d'aujourd'hui. Poutine est célèbre mais mal connu. Après avoir beaucoup travaillé sur ce sujet en tant que journaliste, j'ai voulu approfondir mes connaissances, compte tenu du rôle majeur de la Russie dans les relations internationales depuis quelques années, en Europe, en Syrie ou en Iran. Je peux dire que Vladimir Poutine est souvent victime d'approximations et de caricatures dans les médias occidentaux et même chez de nombreux chercheurs, comme s'il fallait à tout prix l'ostraciser pour avoir accès aux tribunes publiques.

Votre attitude a-t-elle changé au cours de vos recherches sur son identité ?

Je peux dire que j'ai été surpris par le conformisme ambiant de la classe intellectuelle occidentale sur Vladimir Poutine. Les portraits sont la plupart du temps à charge. Il est très souvent victime d'approximations et de caricatures dans les médias occidentaux et même chez de nombreux chercheurs universitaires, comme s'il était de bon ton ou prudent pour poursuivre ses recherches de charger cette personnalité. Par ma formation d'historien, formé à l'université de la Sorbonne, et mon métier de journaliste, formé à l'école exigeante et à l'indépendance d'esprit de Valeurs Actuelles, je n'ai pas voulu me situer dans ce courant dominant.

Mon portait n'est ni à charge ni à décharge. Il se veut lucide et réaliste, avec l'ambition aussi d'être constructif. J'ai cherché à mieux connaître et à mieux comprendre Poutine et la Russie afin de pouvoir, le moment venu, aider mon pays à renouer un partenariat qui me semble essentiel entre l'Europe et la Russie. Les deux entités sont complémentaires, sur tant de plans. 

Selon vous, quels aspects de la personnalité de Vladimir Poutine restent méconnus par les Européens, notamment les Français ?

On connaît mal, surtout en France, la vraie personnalité de Poutine, façonnée par son enfance solitaire et secrète, par sa ville de Saint-Pétersbourg, par son goût du judo qui lui a forgé bien plus que des muscles : un vrai mental de combat, fait pour le combat mais aussi pour la négociation. On surestime largement sa carrière au KGB qui a été, somme toute, subalterne et sans relief. On sous-estime l'impact de la guerre en Tchétchénie qu'il a gagnée en affrontant, quinze ans avant nous, les mêmes ennemis islamistes que la France et les États-Unis combattent aujourd'hui au Sahel ou en Irak.

Éditions Calmann-Lévy

On ignore aussi l'ampleur du choc systémique et moral qu'a été pour lui et pour des millions de Russes l'effondrement de l'Union soviétique et l'humiliation de cette période. Pendant cette décennie des années 1990, la Russie a perdu d'immenses territoires, des dizaines de millions de citoyens et son rayonnement à l'extérieur. Elle a aussi perdu la première guerre de Tchétchénie. À l'intérieur, le pays s'est affaissé comme jamais. Ses richesses naturelles ont été pillées, son administration s'est délitée, sa démographie est entrée dans une spirale mortifère conduisant à la disparition programmée de la population slave de Russie.

La rédaction de ce livre vous a permis de mieux comprendre les positions actuelles du dirigeant russe ? 

Oui, je comprends mieux le rôle et la place originale de Poutine dans l'histoire contemporaine de son pays et j'espère qu'il en sera de même pour mes lecteurs, au-delà des clichés habituels. Poutine a entrepris une véritable révolution conservatrice axée sur une renaissance morale et matérielle. Poutine a l'ambition de conduire un très ambitieux travail de stabilisation de longue haleine : il remet en ordre son pays et remet au pas les oligarques ; il recadre les gouverneurs des régions et défend le modèle familial, considéré comme la cellule naturelle la plus harmonieuse pour le développement humain en société.

À l'extérieur, il a entrepris de restaurer la puissance russe en défendant sans complexe les intérêts stratégiques de son pays, comme le font les autres grandes puissances que sont l'Amérique, la Chine et l'Union européenne. Elles ne se privent pas de défendre leurs intérêts. Le renouveau de l'armée et de la diplomatie russes s'inscrit dans cette logique de renaissance et d'indépendance que l'on peut qualifier de « gaullienne ».

En Occident, on met parfois en cause la popularité du succès de Poutine en Russie. Qu'avez-vous découvert et, selon vous, quelles sont les clés du succès de Poutine ?

Poutine est réellement populaire parce qu'il a redonné de l'honneur et de la fierté aux Russes et aussi une perspective historique sur la longue durée. Choqués, profondément, par la chute de l'URSS et les dix ans d'anarchie qui suivirent, les Russes ont adhéré en 2000 au projet de restauration globale de Poutine, adossé à ce qu'il appelle le « modèle russe » : un État fort et centralisé ; une pratique politique faisant la synthèse des différents régimes qui ont façonné la Russie, des tsars aux Soviets ; le choix déterminé d'une économie de marché tournant le dos au collectivisme soviétique ; l'engagement spirituel, social et culturel de l'Église orthodoxe au côté du pouvoir politique.

Cette confiance populaire ne s'est pas démentie depuis cette époque, malgré des conditions économiques et sociales parfois difficiles et la restriction de certaines libertés, ce qui s'explique autant par la tradition autoritaire du pouvoir en Russie que par la jeunesse de la démocratie russe, après des siècles d'autocratie tsariste ou soviétique. Si Poutine se représente en 2018 pour un mandat de six ans, comme il en a le droit, il sera certainement réélu. Il pourrait alors rester au pouvoir jusqu'en 2024.

Pourquoi la personnalité de Poutine suscite tant d'intérêt ? Beaucoup de médias occidentaux et même certains hommes politiques se permettent de faire des déclarations à son sujet que l'on n'aurait jamais osé faire à l'encontre d'un autre dirigeant russe ou soviétique.

Vladimir Poutine dérange parce qu'il est tout ce que la plupart des autres dirigeants ne sont plus ou n'osent plus être. Élu démocratiquement, il est un dirigeant patriote, attaché aux racines chrétiennes de son pays (et l'assumant), défendant les intérêts de son peuple sur la longue durée. Il fait preuve d'autorité et de souveraineté. Sa politique se veut réaliste et pragmatique, loin de la politique spectacle et soumise aux sondages et à l'émotion médiatique qui devient la routine en Occident.

En cela, Poutine est un miroir parfois cruel pour nos dirigeants occidentaux. Sa realpolitik est l'exact contraire de l'irrealpolitik dont parle Hubert Védrine, une pratique responsable de tant de catastrophes, notamment en Syrie, en Irak ou en Libye. Si Poutine est aussi tant vilipendé par la classe médiatico-politique, c'est parce qu'il incarne toutes les valeurs que cette classe s'acharne à détruire depuis des décennies. Sans complexe, Poutine montre aux peuples européens qu'il existe une autre voie possible aux peuples que le renoncement et les pertes de souveraineté.

Pourquoi, contrairement à beaucoup d'autres hommes politiques, Poutine garde-t-il sa vie privée secrète ?

Cette réserve de Poutine lui est naturelle. C'est un trait fort de son caractère. Enfant secret, il est resté un homme secret, sans même avoir eu besoin de la formation du KGB. Il ne ressent pas le besoin de médiatiser ses proches, sa femme (dont il est aujourd'hui séparé) et ses filles. Cela viendra peut-être un jour en Russie, mais les opérations de communication privée se limitent au seul président, jusqu'à ces exhibitions où on le voit torse nu ou en tenue de chasse, dans des postures très viriles. Cela fait sourire en Occident, comme les séquences du président Hollande en scooter, la fille secrète de Mitterrand ou les footings médiatisés de Sarkozy font sourire en Russie.

À quelle autre personnalité politique peut-il être comparé ?

Par son œuvre de restauration et de stabilisation de son pays, Poutine me fait penser à Napoléon après les fièvres tragiques de la Révolution française. Par un certain mépris à l'égard des faibles, son souci exacerbé d'indépendance et un certain sens de la provocation internationale, il me fait penser au général De Gaulle. S'il lit cette interview, Poutine boira du petit lait.

Napoléon et De Gaulle sont des personnages historiques qu'il respecte. J'espère pour ma part qu'il sera aussi Pierre le Grand, ce grand empereur russe qui sut ouvrir la Russie au monde et bâtir des passerelles avec l'Europe de l'Ouest. Pour les années à venir, c'est ce que je souhaite de mieux pour la Russie, dont Churchill disait qu'elle était constitutive de l'Europe et que l'Europe serait bancale sans la Russie.

Frédéric Pons est l'auteur d'une quinzaine de livres de géopolitique couronnés de nombreux prix. Grand reporter, professeur à Saint-Cyr et membre de l'Académie des sciences d'outre-mer, il est aussi président d'honneur de l'Association des journalistes de Défense.

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