Les mots étrangers bannis en Russie ?

Crédit : Itar-Tass

Crédit : Itar-Tass

Les députés du parti russe d'extrême droite LDPR ont proposé de créer des amendes pour punir l'utilisation excessive de mots étrangers importés dans la langue russe. Le gouvernement et la majorité du grand public estiment que cette initiative est inutile.

Des députés russes, inquiets pour la « pureté de leur langue », ont déposé à la Douma un projet de loi prévoyant des amendes pour utilisation excessive de mots étrangers en russe. Il s'agit avant tout d'anglicismes, qui se sont très vite imposés en russe en raison de la diffusion d'Internet, des technologies et des tendances de la mode. La Gosdouma doit examiner ce projet le 1er juillet, mais le texte fait déjà beaucoup parler.

L'idée du texte vient d'un groupe de députés du LDPR. D'après eux, les mots étrangers qui possèdent un analogue en russe ne doivent pas seulement ne pas être utilisés : il faut aussi sanctionner ceux qui les emploient. Si le projet de loi entre finalement dans le Code russe des délits administratifs, les citoyens russes utilisant des mots étrangers pourraient avoir à payer une amende allant de 2000 à 2500 roubles (43 à 53 euros), les fonctionnaires entre 4000 et 5000 roubles (86 à 106 euros) et les entreprises entre 40 et 50 000 roubles (860 à 1060 euros).

Le projet de loi a aussitôt causé une avalanche de commentaires de la part tant des citoyens que des membres de la Douma. Le vice-président du comité de la Douma à la Culture, le réalisateur Vladimir Bortko, a déclaré à Itar-Tass que ce n'était pas la première initiative de ce type. « Les premiers ont été les Français, qui se préoccupaient des anglicismes et de la disparition de la grande langue française. C'est pourquoi l'initiative destinée à ne pas utiliser de mots étrangers était totalement justifiée ». Mais il remarque qu'il est indispensable de ne pas en faire trop, car il y a des mots qui se sont imposé. Par exemple le mot « manager » et son analogue « directeur » correspondent en fin de compte à deux fonctions différentes.

En réalité, la liste de mots que le LDPR propose de considérer comme « injustifiés » n'est pas très claire. Le nom du parti lui-même est composé entièrement d'emprunts. Des anglicismes tels que « computer » (ordinateur), « football », « printer » (imprimante), « video » se sont fait depuis longtemps une place dans la langue russe, et il est quasiment impossible de les remplacer par autre chose. Que dire aussi des mots français « boulione » (bouillon) et « bourgeois », des allemands « guénéral » (général) et « fliajka » (flasque, de l'allemand « flasche »), et des anglais « barja » (péniche, de l'anglais « barge »), « bot » (de l'anglais « boat », c'est-à-dire bateau) et « chkhouna » (« schooner », la goélette).

Les membres du LDPR sont avant tout préoccupés par l'utilisation de mots importés par les médias, les enseignants et les écrivains. Ce n'est pas la première fois que ces derniers sont visés par les législateurs. Ainsi, en mai de cette année a été adoptée une loi qui interdit d'utiliser des mots d'argot à la télévision et à la radio, dans les films et pendant les événements artistiques publics.

Malgré la lutte du LDPR pour la pureté de la langue russe, le gouvernement ne soutient pas les ardeurs du parti. Les services juridiques de l'Administration du président estiment que les règles d'utilisation de la langue russe sont déjà suffisamment encadrés par la loi « Sur la langue d'Etat de la République de Russie » et qu'aucun ajout n'est nécessaire.

« La lutte gouvernementale pour la pureté de la langue, c'est l'expression d'un certain idéalisme idéologique, une tentative d'imposer une langue idéale reflétant les principes du gouvernement », estime Evguenia Bassovskaya, responsable de chaire à la faculté de journalisme de l'Université d'Etat de sciences humaines et auteur du livre La presse soviétique pour la pureté de la langue. En outre, d'après elle les interdictions n'ont généralement que des effets catastrophiques.

Un peu d'histoire

La lutte contre l'utilisation de mots étrangers dans la langue russe a commencé quasiment dès l'époque où elle a pris sa forme contemporaine. Des tentatives de remplacer les mots importés par des mots russes ont été menées par le fondateur de l'Université d'Etat de Moscou Mikhaïl Lomonossov, par le créateur du Dictionnaire raisonné de la langue russe vivante Vladimir Dal' et même par l'empereur Pierre Ier. Ce dernier a toutefois introduit plus de mots étrangers dans la langue russe qu'il n'a remplacé de mots étrangers par des analogues russes.

Au XIXe siècle, un autre réformateur de la langue russe, le ministre de l'Instruction Alexandre Chichkov, a proposé des analogues pour les mots importés qui avaient une sonorité particulièrement ridicule en russe. La société a accueilli ces nouveaux venus avec ironie. Même Pouchkine, dans son roman Evgueny Oneguine, en employant l'expression française « comme il faut », a indiqué : « pardonne-moi Chichkov, je ne sais comment le traduire ».

D'une manière générale, deux camps s'opposent au cours de l'histoire russe : les slavophiles et les occidentalistes. Il y eut des écrivains et des journalistes russes de renom parmi les représentants des deux camps. Les uns souhaitaient un développement autonome de la Russie, indépendamment de l'ouest et de son influence. Les autres soutenaient que les Russes n'avaient pas inventé l'eau tiède, et ils suivaient les tendances étrangères. Leurs débats touchaient aussi à l'utilisation de mots importés dans la langue russe. Les idées de ces deux camps opposés sont encore aujourd'hui d'actualité et agitent l'opinion publique.

L'écrivain Alexandre Soljenitsyne était un représentant brillant du courant slavophile. Il a été plus loin que Chichkov et a écrit un Dictionnaire russe d'extension linguistique, dans lequel il réhabilitait des mots russes anciens, perdus, oubliés et en partie totalement impensables.

Le principal partisan de la pureté linguistique de la Russie soviétique des années 1930 fut Maxime Gorki. Dans l'article Sur la langue, il y critiquait les vulgarismes et les provincialismes. Comme l'a raconté Evguenia Bassovskaya, le gouvernement, qui se disait populaire, rejetait ainsi la culture du peuple.

« L'étape suivante dans le nettoyage de la langue s'est déroulée à la fin de l'époque stalinienne, quand le gouvernement soviétique a lutté pour la pureté nationale et que beaucoup de valeurs et de symboles de l'empire russe sont revenus », explique Evguenia Bassovskaya. Il s'agissait alors de nettoyer la langue de l'influence et des mots étrangers. D'après elle, l'étape finale de lutte pour la langue s'est déroulée dans les années 1960, avec « le poète, écrivain, journaliste, critique littéraire et publiciste soviétique Korneï Tchoukovski, qui fut partisan non pas de la purification mais d'une plus grande attention pour la langue. Il a ainsi inventé le terme « kantseliarite » pour désigner les dérives de la langue bureaucratique, et a tenté de ramener ses contemporains à la raison ».

 

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