L’apprentissage du russe cède du terrain en France

Armelle Groppo Crédit : Maria Tchobanov

Armelle Groppo Crédit : Maria Tchobanov

La présidente de l’Association française des russisants (AFR), Maître de conférences honoraire en langue et civilisation russe et soviétique, répond à nos questions sur l’intérêt pour le russe.

Où en est l’enseignement du russe en France ?

Bio

Armelle Groppo a été vice-présidente chargée des relations internationales de l’université Paris Ouest-Nanterre-La Défense et attachée de coopération universitaire, conseiller culturel adjoint à l’ambassade de France à Moscou.

Depuis une dizaine d’années, l’intérêt pour le russe en France s’est stabilisé. Mais à mon avis, il est en train de passer de l’enseignement secondaire au niveau universitaire, ce qui représente un grand changement qualitatif. En France, à partir des années 1950, le russe a été enseigné dans de nombreux collèges et lycées. Au niveau universitaire, la langue, la littérature et l’histoire de l’URSS et de la Russie étaient principalement étudiées par les futurs professeurs, spécialistes de la Russie. Actuellement, cette demande n’existe pratiquement plus, mais elle a été en partie remplacée par celle, croissante, des futurs ingénieurs, futurs cadres supérieurs et spécialistes d’autres domaines de haut niveau.

La diminution des cours de russe dans les collèges et lycées a commencé vers la fin des années 1970-début des années 1980. Elle a atteint presque 60%, mais s’est arrêtée depuis environ dix ans. Dans les années 1960, l’effectif des apprenants de russe était constitué pour un tiers de descendants de l’immigration, pour un gros deuxième tiers d’enfants de communistes, et le troisième se composait de personnes comme moi, qui apprenaient cette langue par simple curiosité. Il me semble qu’actuellement c’est essentiellement ce type de public qui étudie le russe, des gens qui s’intéressent à la Russie pour des raisons personnelles ou par curiosité intellectuelle.

Dans l’enseignement supérieur, il ne reste que très peu d’étudiants français dans les sections d’études slaves. On y trouve principalement des Russes et des étudiants russophones. Ces sections préparaient au professoratmais, puisque le nombre de places aux concours a diminué et que ce type de formation n’est pas recherché sur le marché du travail par les entreprises, peu d’étudiants s’y inscrivent. En revanche, les étudiants qui ont suivi une formation dans le cadre de programmes spécialisés, souvent en double diplomation, n’ont pas de difficultés pour trouver un emploi. C’est par exemple le cas à l’Université de Nanterre, qui est la seule en Europe à proposer un cursus droit russe en russe, assuré par des enseignants qui viennent spécialement de Russie. Il existe plusieurs dizaines d’autres programmes conjoints, par exemple entre Sciences Po Paris et l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, l’IEP de Bordeaux et l’Université de Krasnodar, l’École polytechnique et l’Université de Novossibirsk. Les étudiants diplômés de ces formations sont recherchés par les entreprises.

Que disent les statistiques sur le nombre de postes de professeurs de russe et d’élèves qui apprennent cette langue ?

En chiffres

13 420 élèves français apprenaient le russe en 2011-2012, un chiffre quasi stable depuis une dizaine d’années.

En 2011 et 2012, seuls 13 420 élèves apprenaient le russe. Ces chiffres n’ont pratiquement pas évolué au cours des dix dernières années. Le russe est enseigné par 199 professeurs, ce qui représente 16 professeurs en moins qu’en 2010. Cela s’explique surtout par la diminution du nombre de cours de russe première langue étrangère. Parallèlement, ces derniers temps, de plus en plus d’enseignants sont des contractuels ayant le statut de maîtres auxiliaires qui peuvent être facilement licenciés, si nécessaire. Ces deux-trois dernières années, des postes ont été à nouveau ouverts aux concours d’ État de recrutement des enseignants, mais seulement quatre postes par an. Pour ce qui est de l’enseignement supérieur, il n’existe aucune donnée globale sur le nombre de professeurs et d’étudiants car jusqu’ici personne n’a établi ces statistiques. L’AFR vient de lancer un grand sondage afin de combler ce vide.

Quelles sont des difficultés rencontrées par les francophones apprenant le russe ?

Pour les Français, le russe est très compliqué, à la différence de l’espagnol ou de l’italien, par exemple. Les principales difficultés sont les déclinaisons et les aspects verbaux. Et c’est encore plus difficile aujourd’hui pour les élèves qu’il y a 50 ans, quand le latin, qui comporte également des déclinaisons, était enseigné dès la première année de lycée. Quand un élève de quatrième commençait à apprendre le russe, il connaissait déjà le principe des déclinaisons. Il faut dire qu’en France, nous ne sommes pas non plus les meilleurs en enseignement des langues étrangères.
La difficulté du russe vient aussi de ce qu’à l’école primaire, l’enseignement du français repose sur une approche trop scientifique. Les élèves ne maîtrisent donc pas bien la grammaire du français et il leur est d’autant plus difficile de comprendre les déclinaisons du russe.

Quel rôle joue l’Association française des russisants (AFR) ?

Elle a pour but de promouvoir la langue et la culture russes en France. Mais nous voulons que les gens se fassent leur propre opinion sur la Russie, qu’ils ne perçoivent pas la Russie telle qu’elle est présentée par les médias russes ou français. L’association revendique une indépendance absolue, y compris vis-à-vis des structures politiques aussi bien en France qu’en Russie. C’est une société savante qui compte un peu moins de 400 membres, principalement, des professeurs de russe. Elle peut être l’interlocutrice du ministère de l’Éducation nationale. Notamment, en 2009, lors de la grave crise des universités, le ministère nous a invités, comme d’autres sociétés savantes, à des entretiens parce que nous étions politiquement plus neutres que les syndicats et maîtrisions toutes les nuances de notre domaine scientifique. Tous les deux ans, l’Assemblée générale annuelle de l’association se tient parallèlement à un colloque international organisé par une université française sur un thème en rapport avec la Russie.

Nous entretenons de bonnes relations avec le Centre de la Russie pour la science et la culture à Paris. Quand on me demande, par exemple, où apprendre le russe, je conseille toujours les cours du Centre. Les professeurs russes y ont une très bonne base méthodologique. Le 22 mars prochain, notre Assemblée générale sera suivie d’une conférence qui se déroulera sur le stand du Centre à la Foire du livre de Paris.

J’essaie, entre autres, d’organiser des stages d’été pour les élèves français qui apprennent le russe. En Russie, les Alliances françaises proposent des stages d’été pour les jeunes Russes qui apprennent le français. Des discussions sont en cours sur les possiblités qu’elles auraient d’y accueillir des élèves français de russe.

Cette année, pour la première fois en 25 ans, de jeunes Français ont la possibilité de partir en tant qu’assistants dans les écoles et les universités russes. Ce programme d’échanges existe depuis très longtemps au niveau intergouvernemental, une quarantaine de jeunes Russes font un stage dans des établissements français, mais le programme ne fonctionnait plus pour les Français. Cette année, cinq postes sont ouverts. C’est un pas en avant.

Propos recueillis par Maria Tchobanov

 

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