Avis des musiciens pro et anti-piratage

Crédit photo : PhotoXpress

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Ces 15 dernières années, tous les pays développés se sont difficilement adaptés aux « législations anti-piratage sur Internet », à l’instar des États-Unis avec le Digital Millennium Copyright Act (DMCA) adopté en 1998. C’est désormais le tour de la Russie.

En Russie, le piratage de la musique a beaucoup évolué durant les 30 dernières années. Il a débuté après la chute de l’URSS avec l’émergence d’un nouveau type d’économie libérale féroce. Dans les années 1990, des marchés aux puces bondés de vendeurs de cassettes et de disques contrefaits se sont spontanément formés dans plusieurs villes russes.

Les Moscovites se souviennent encore du célèbre marché Gorbouchka, à proximité du métro Bagrationovskaïa dans le quartier de Fili, où des opportunistes underground vendaient des disques et cassettes vidéo pirates rangés dans le coffre de leur voiture. 

Aujourd’hui, les lois s’adressent à des pirates de la musique invisibles dans le cyberespace et n’ayant pas de cachettes secrètes dans des quartiers défavorisés. C’est pourquoi plusieurs musiciens et critiques russes ne voient pas le partage morceaux et les sites web de P2P comme du piratage ou des délits.

Certains artistes utilisent d’ailleurs les sites de torrents, visités par des millions de visiteurs quotidiennement, car ils les voient comme de précieux outils de promotion.

Mais d’autres musiciens, généralement de la plus ancienne génération, ont un avis différent car leurs habitudes et opinions se sont formées durant la période « pré-Internet ».

Marché Gorbouchka

Ils comparent le processus d’enregistrement de la musique à une boulangerie qui fabrique des tartes. Si vous en voulez une, il faudra payer. Vous ne pouvez pas juste entrer et prendre des morceaux gratuitement. De plus, lorsque vous achetez une tarte et que vous mordez dedans, vous ne pouvez pas la partager avec des millions de personnes.

Artemi Troïtski, influent critique musical basé à Moscou, défend le partage gratuit sur Internet. Il s’est prononcé à plusieurs reprises en faveur de l’abolition des vieilles législations actuelles sur les droits d’auteur qu’il juge « préhistoriques » et dépassées au 21e siècle.

Il s’est d’ailleurs exprimé sur le partage de fichiers sur le Net et le téléchargement lors d’une de ses récentes apparitions dans l’émission Une opinion particulière, talk-show populaire de la radio Écho de Moscou.

« Qui prend tout l’argent ? Pas les musiciens. Ils n’ont droit qu’à un pourcentage minime. Ni les acteurs, les réalisateurs, les interprètes ou les créateurs. Tout l’argent va aux propriétaires des droits, c’est-à-dire des grandes entreprises qui acquièrent tous ces droits et gonflent ensuite leur valeur, cela va sans dire. Ils peuvent ainsi se déplacer en hélicoptères privés pour se rendre au travail, et le reste de la planète devrait payer pour leur mode de vie luxueux. Dans ce cas, moi aussi je suis un pirate. Et s’il existait un parti fort en faveur du piratage, je le rejoindrais. » 

Andreï Makarevitch est un rockeur connu en Russie. Son célèbre groupe Machina Vremeni (« Machine à voyager dans le temps ») est très populaire depuis la fin des années 70. Makarevitch soutient les lois anti-piratage actuelles. Il s’est d’ailleurs confié à ce sujet au magazine hebdomadaire Afisha en août 2013. Voici certains passages de l’entretien. 

Sur le téléchargement gratuit de musique sur Internet. « Pourquoi personne ne s’indigne lorsqu’on doit payer pour avoir accès à Internet ? Je vais vous expliquer pourquoi : c’est parce que toute cette campagne prônant « la musique gratuite sur le Net » est orchestrée par des personnes qui gagnent beaucoup d’argent grâce à ces trafics en ligne. » 

Sur une licence spéciale pour l’usage non-commercial de la musique. « Dans notre cas, il faut 150 mille euros et deux ans pour enregistrer un album, et il sera vendu jusqu’à ce que les premiers résultats de la « licence d’usage non-commercial » apparaisse sur Internet. »

Sur l’état actuel de l’industrie du disque en Russie. « Tout type d’industrie a besoin d’argent pour fonctionner. L’argent a abandonné le monde de la musique parce que les artistes n’ont plus l’opportunité d’être payés pour leurs disques comme il y a 15 ans. » 

Une initiative publique contre la loi anti-piratage a rassemblé 100 mille signatures authentifiées de citoyens russes.

Certains ajustements et compromis ont été faits dernièrement. Désormais, les détenteurs des droits pourront saisir la justice pour violation de la propriété intellectuelle, mais seulement après avoir demandé à un site de partage ou de P2P d’enlever le contenu illégal en prouvant qu’ils en possèdent bien les droits exclusifs.

Ils devront ensuite démontrer que le contenu n’a pas été retiré après leur requête. Dans le même temps, les 100 000 signatures des citoyens ont été ignorées.

Pendant plus d’une décennie d’expansion rapide de l’Internet en Russie, tous les types de musique ont pu être téléchargés ou partagés totalement gratuitement. Les temps sont maintenant en train de changer mais comme l’a chanté Mick Jagger, « Old Habits Die Hard » (« Les vieilles habitudes meurent difficilement »)... voire jamais.

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