Le trou béant de Beslan

Crédit : Robert Neu

Crédit : Robert Neu

Le 1er septembre 2004, des terroristes lourdement armés prennent en otage l’école N°1 de Beslan. Le vide dans les âmes des habitants est encore vaste, et la douleur, profonde.

Crédit photos : Robert Neu

La chaleur étouffante qui s’empare de Beslan semble comme une prémonition. Nous sommes en septembre 2004. Le 1er. Et le premier jour d’école. Plus d’un millier de parents sont venus accompagner leurs enfants pour cette rentrée scolaire, qui marque le début d’une nouvelle phase dans leur vie. Ce jour-là, des terroristes lourdement armés, aux pistolets, aux fusils automatiques, aux lance-grenades et autres explosifs leur tendent une embuscade et prennent en otage l’école N°1 de Beslan. Durant trois longues journées épouvantables, enfants, parents et professeurs seront retenus dans une salle de gym. Viendront ensuite des explosions et des tirs. Ce qui devait être la célébration de la vie, se termine avec un terrible bilan : plus de 300 morts.

Le nom de Beslan sera toujours lié à l’une des pires atrocités jamais commise dans l’histoire de l’humanité.

Assoiffé et éreinté, j’entre dans l’épicerie Boris, sur l’Avenue Kosta. Vladikavkaz, capitale de l’Ossétie du Nord. La chaleur suffocante n’aide pas à me donner une contenance : mon T-shirt est sale et trempé de sueur. Un homme surgit de l’arrière-boutique. C’est Boris. Il vit à Beslan et sera mon guide.

Nous roulons à travers la steppe ossète en direction de Beslan, laissant derrière nous les hautes cimes des montagnes du Caucase. Mon ami Boris m’a invité tout de suite. Sa femme a hoché la tête, en signe d’assentiment, à cette décision depuis longtemps fixée. Assis dans une Lada rouge sans banquettes, je regarde par la fenêtre, ébahi.

Nous dépassons la rue de la boutique de Boris. Les murs de briques rouges des immeubles de la ville dissimulent des arrière-cours, des maisons, des jardins. Sa mère, déjà âgée, me prend par la main et me remercie d’être leur invité aujourd’hui. « Asseyez-vous, mangez ». Elle appelle sa belle-fille : « Apporte à manger à notre invité et à ton mari ».

Malgré les terribles événements de 2004, les Ossètes n’ont pas changé leur façon d’accueillir leurs hôtes. Boris me verse un verre de vodka. « Nous n’allons pas nous soûler, mais la tradition l’exige ». Il épluche l’aïl, prend un morceau de pain et lève son verre. Une mélodie retentit. L’hymne de louange dédié à l’hospitalité, aux étrangers dont la présence apporte la richesse dans une maison. D’un geste sincère, je vide le verre et grince des dents lorsque l’eau de vie brûle ma gorge, se frayant un chemin vers ma cage thoracique. Après trois verres, la tradition peut cesser.

« Lorsque j’ai entendu les premiers coups de feu, quand ces porcs de terroristes ont mis fin à tous nos espoirs, à notre avenir, à l’amour de nos proches pris en otage, j’ai attrapé mon fusil. Mes enfants étaient dans la cour, que Dieu les protège. Mes enfants, ma chair et mon sang, ma femme, ma mère, tout le monde était sain et sauf ».

Ils se sont abrités derrière le mur en briques et les vignes. Trois jours la famille est restée cloîtrée, évitant de sortir dans la rue. Le chaos était partout. Les hommes armés, les soldats et les habitants déambulaient dans tous les sens. Qui pouvait dire qu’il n’y avait pas de terroristes parmi eux ? « Certains se sont enfuis ». C’est ce qu’ils ont dit. « L’école a été retournée par un terrible chaos armé. Je ne savais plus ce qui se passait. Je ne dormais plus, je ne pleurais pas, ne mangeais pas. Trois jours où j’ai arrêté de vivre. Trois jours où j’ai regardé dans le vide et essayé de prendre soin de ma famille ».

De grandes planches de bois bloquent les fenêtres de l’école N°1. Nous ouvrons une porte en fer et entrons dans la cour. Un garde s’est assoupi dans le hangar. Nous le réveillons, avant de traverser furtivement en direction du gymnase en ruines. Des animaux en peluche ont été déposés dans chaque coin. Une grande croix. Des bouteilles d’eau. Trois jours durant, il n’y a pas eu d’eau. Un panier de basket trône, comme un souvenir du deuil.

Beslan semble être bien entretenue. Nous traversons la ville à vélo. L’asphalte est neuve et les toits sont rénovés. « Tout vient de l’argent reçu à titre de compensation », explique Boris. Mais il n’y a pas de prix qui puisse remplacer la souffrance. Des nouvelles fenêtres en PVC, une clôture ?  Un compromis ridicule pour les enfants, parents, proches et amis.

Nous dépassons la nouvelle mosquée, les nombreuses maisons restaurées, et prenons la direction du cimetière. Les enfants crient en jouant au football. Un stade sportif flambant neuf s’ouvre devant nous. Le terrain de tennis le plus moderne de la Russie se trouve sans doute à Beslan. Des projecteurs illuminent le terrain. Peut-être essaient-ils de faire la lumière sur le passé sombre de la ville ?

« Qu’est-ce que vous considérez comme normal, aujourd’hui ? » je demande à Boris. Il caresse une pierre tombale. Ils auraient facilement pu être ses enfants. Il réfléchit. Les pierres de marbre s’étendent à l’horizon.

« Nous avons tant perdu, mais il y a encore un avenir pour nos enfants ».

Le magasin a permis à Boris d’envoyer sa fille aînée étudier à l’université à Saint-Pétersbourg. « Je suis venu à ce cimetière des centaines de fois. Prier en respect pour mes amis, mes connaissances. Nous ne vivrons jamais normalement ici. Chaque pierre est un immense vide dans nos coeurs et dans nos âmes ». Ils ont essayé de remplir ce vide, ce trou béant. Avec de l’asphalte neuve, avec un mémorial devant le gymnase. Ils ont construit des stades et des terrains de jeu comme bouclier pour se protéger. Ils ont installés des projecteurs contre l’obscurité. Mais le vide dans les âmes des habitants est encore vaste, et la douleur, profonde. Vous pouvez le sentir, aujourd’hui, à Beslan.

Boris me parle comme un père à son fils. Il partage avec moi ses histoires, sa vie, son temps précieux. Sa famille est intacte. Mais je perçois encore ce trou béant qui traverse son visage.

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