Le Mistral pour la Russie : un retour aux sources

Georges Klimoff Crédit : Dimitri de Kochko

Georges Klimoff Crédit : Dimitri de Kochko

Le Japon s’est dit « préoccupé » cet été par les futures livraisons par la France de porte-hélicoptères de classe Mistral à la Russie. Cette mémoire japonaise se révèle plus longue que la nôtre en France et en Russie : avant la révolution de 1917, la Russie faisait construire des cuirassés en France, qui se sont révélés les plus efficaces lors de la guerre contre… le Japon en 1903-1904 !

En octobre 1893, la Russie et la France sont alliées. L’escadre russe fait escale près d’un mois dans le port de Toulon. L’amiral Fédor Avelan, commandant de la flotte, assiste avec le président français de l’époque Sadi Carnot, au lancement d’un vaisseau aux chantiers navals de la Seyne (en face de Toulon, dans la rade). Conforté par la technologie développée par le chantier qui construit déjà des navires russes, il commande trois cuirassés : le « BAYAN », « L’AMIRAL  MAKAROV » et le célèbre « CESAREVITCH », raconte à Russie d’Aujourd’hui, M. Georges Klimoff, ancien interprète et chef d’armement aux chantiers navals de La Seyne-sur-mer, petit fils d’un émigré « russe blanc » et arrière neveu de Piotr Tchaikovsky.

« Le superbe cuirassé Cesarevitch a bénéficié des plus hautes technologies de l’époque, pratiquées aux chantiers navals de la Seyne. Ils ont notamment mis au point une triple coque renforcée par du bois dur (du type exotique) qui pouvait empêcher les torpilles de l’époque de couler le navire. Et c’est ce qui a rendu le cuirassé russe si dangereux pour les Nippons au cours de la guerre russo-japonaise, en empêchant les torpilles de percer la coque entièrement, alors que de nombreux vaisseaux russes, comme le fameux Variag, ont été coulés », ajoute M. Klimoff. Le Cesarevitch, à peine lancé et juste après les trois semaines d’essai obligatoires, est parti directement pour l’Extrême Orient, où la guerre faisait rage au désavantage des Russes.

Lancement du cuirassé Cesarevitch Crédit : Dimitri de Kochko

Ces trois cuirassés ne sont pas les seuls bateaux de guerre que les chantiers navals ont construit pour la Russie car au total ce sont 21 navires (croiseurs, torpilleurs, contre-torpilleurs) qui sortiront des chantiers seynois jusqu’en 1906, précise encore Georges Klimoff qui a travaillé pour sa part avec la centrale d’achat soviétique SUDOIMPORT, pour une série de 9 navires (civils cette fois).

Auparavant, la Seyne n’était qu’un village de pêcheurs, où s’était développée une modeste construction navale de bateaux à voile. « Le niveau de haute technologie des chantiers seynois, qui leur a permis de battre pour de telles commandes des concurrents allemands ou anglais, autrement plus puissants qu’eux, s’explique par l’arrivée d’un grand aventurier de l'industrie Philip Taylor. Il a racheté le chantier de La Seyne en 1845 pour en faire le chantier le plus important de France, grâce au transfert de technologie de Grande-Bretagne », souligne M. Klimoff qui en a étudié les archives.

Le premier contact avec la Russie eut lieu lors d’une visite en 1857 du Grand Duc Constantin, frère du Tsar Alexandre II, qui a modernisé la flotte russe en la faisant passer de la voile à la vapeur. C’était juste un an après la guerre de Crimée, qui a vu la France en guerre contre la Russie ! Peu rancunier ou conscient de l’avance technologique des Anglais, démontrée au cours du conflit, le Grand Duc a passé commande de 4 steamers passagers-postaux pour sa compagnie de navigation de la mer noire (черноморское пароходство). La construction d’un premier steamer « Le Grand Duc Constantin » fut suivie par « L’Elbrouz » « Le Kertch » et «Le Colchide ». Ces navires ont développé le commerce, le transport de passagers et les services postaux en mer Noire et en Méditerranée.

Ils ont trouvé une prolongation militaire ensuite car « fidèle aux engagements pris en 1856 au congrès de Paris (qui interdisait à la Russie d’avoir une flotte de guerre en mer Noire après sa défaite en Crimée) la Russie n’avait pas de force navale lors  de la déclaration de la guerre avec la Turquie en 1877. Elle transforme ces navires de commerce en bâtiments de guerre. « Le Grand Duc Constantin » devient un transport de chaloupes lance torpilles.  Aujourd’hui,  on peut voir à Cronstadt (port de guerre proche de Saint-Pétersbourg, jumelé avec Toulon), un monument commémorant cette guerre navale où l’on voit la reproduction du  « Grand Duc Constantin », construit à La Seyne sur mer », se souvient Georges Klimoff, invité en 1992 à Saint-Pétersbourg pour commémorer le 300ème anniversaire de la flotte russe.

Vers 1898, le Yacht « STANDART » du Tsar Nicolas II est également venu à La Seyne pour remplacer ses deux chaudières. Au total, depuis 1857 il a été construit et réparé près de 40 navires pour l’Empire Russe, puis l’Union Soviétique,  aux chantiers de la Seyne, aujourd’hui démantelés en dehors d’un bassin d’entretien de yachts de luxe. Les deux « Mistral » sont construits aux chantiers de Saint-Nazaire qui reprend ainsi une tradition de coopération gagnant-gagnant entre les deux pays.

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