Nikolaï n’a jamais oublié sa « fiancée » française

Nikolaï Vassenine dans sa maison près d’Ekaterinbourg. Crédit photo : Tatiana Andreeva

Nikolaï Vassenine dans sa maison près d’Ekaterinbourg. Crédit photo : Tatiana Andreeva

Un vétéran russe de la Seconde Guerre mondiale, âgé de 94 ans, a retrouvé, 70 ans plus tard, la trace de la jeune fille dont il était tombé amoureux dans la France occupée par les nazis.

Dans la petite ville de Berezovsk, non loin d’Ekaterinbourg dans l’Oural, Nikolaï Vassenine habite une maison douillette, entouré de sa famille, ses trois enfants, cinq petits-enfants et sept arrière-petits-enfants. Mais cet ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, âgé de 94 ans, membre de la Résistance française et Chevalier de la Légion d’honneur, vit encore avec le souvenir de la jeune Française dont il était tombé amoureux en 1944. 

Le soldat Nikolaï Vassenine qui, à 20 ans, avait déjà participé à la guerre russo-finlandaise de 1939, fut fait prisonnier par les Allemands le 6 juillet 1941, près de Minsk. Grièvement blessé, il fut envoyé dans un camp de prisonniers de guerre en France.

« Là-bas, je creusais des trous destinés à des poteaux télégraphiques, raconte Nikolaï. Les Allemands construisaient une ligne Paris-Berlin et nous creusions entre les villes : Verdun-Lille-Lyon-St-Rambert-d’Albon. Je me suis enfui avec un camarade, nous avons contacté les maquisards et fait la guerre avec eux. Mon camarade est mort »

Le vieil homme se souvient du premier maquisard qu’il rencontra, l’arme au poing : Adri Weld, proviseur du lycée local, devenu par la suite son ami. Les résistants n’ont pas accepté immédiatement le soldat soviétique évadé, qui fut longuement mis à l’épreuve avant de convaincre ses compagnons qu’il ne les trahirait pas.

Vassenine fit ses preuves lors d’un long combat au côté des résistants, qui l’affectèrent ensuite à un détachement. « St-Rambert était le point d’ancrage des Allemands, se rappelle le vétéran. Nous avons fini par le prendre avec notre détachement, et j’ai brûlé un drapeau allemand ». 

Ses compagnons - Émile Sauvage, Jean Ray, Jean Banneau et Abel Sivache - lui donnèrent un nom français : Nicolas Boutier. Son détachement, dont il finit par prendre le commandement, fut nommé d’après lui « le groupe Nicolas ». À l’arrivée des Alliés, Nikolaï se vit aussi confier le poste de commandant de la ville de St-Rambert-d’Albon. 

C’est à la suite d’une blessure que Nikolaï rencontra Jeanne, la fille du capitaine Georges Monot. Jeanne était chargée de s’occuper du blessé, hébergé dans la maison de sa famille. Les soins rapprochèrent les deux jeunes gens. Elle jouait du piano, lui, ne parlant pas français, l’accompagnait en fredonnant. La barrière de la langue limitait les conversations.

« Je ne l’ai jamais appelée par des noms doux. Je n’étais pas si sentimental. Mais elle n’avait pas besoin de mots pour comprendre que je l’aimais », s’émeut le vieil homme. Après son rétablissement, Nikolaï demanda au capitaine la main de sa fille, qui lui fut refusée : le prétendant était non seulement russe, il était pauvre. 

Nikolaï dut rentrer seul au foyer. Sur ordre de Staline, il fut envoyé en exil pour quinze ans dans la région sibérienne de Tchita. Tel était le sort réservé à tous les citoyens soviétiques qui avaient été faits prisonniers de guerre mais étaient rentrés au pays. Nonobstant leurs exploits militaires, ils étaient accusés d’avoir trahi la Patrie et envoyés dans la taïga, au goulag, pour creuser des carrières, construire des usines, tracer des routes. 

Pendant de longues décennies, Vassenine garda le silence sur ce qu’il avait vécu en captivité et dans les rangs de la Résistance française. Mais sa femme et ses enfants ont toujours su qu’en France, il avait trouvé l’amour. Avant de mourir, son épouse, Zinaida Vassenina, l’avait aidé dans ses recherches. 

Les démarches entreprises pour retrouver Jeanne Monot ont abouti, mais Zinaida est morte avant que les nouvelles n’arrivent, il y a quelques semaines.  Le résultat des recherches doit beaucoup au journaliste et historien militaire français Laurent Brayard. 

Jeanne Monot est toujours en vie. Après le départ de Nikolaï, en 1945, la jeune fille avait donné naissance à un garçon, Pierre,  qu’elle aurait eu avec un résistant français, mort en 1944. Mais Laurent Brayard n’exclut pas que Nikolaï Vassenine soit le père. Jeanne a fini par épouser Robert Brunet, résistant lui aussi. 

« Aujourd’hui, Jeanne est très malade, et ne se souvient plus de rien, rapporte Brayard. Elle vit dans un établissement spécialisé et son fils, Pierre Brunet, est son tuteur ». Hélas, Nikolaï ne pourra réaliser son rêve de revoir celle qui aurait pu partager sa vie : l’état de santé des anciens amoureux ne leur permet pas de voyager et de se retrouver. Mais rien n’interdit à leurs enfants de nouer entre eux des liens hérités de l’histoire.

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