Réveillon de Noël dans l’autobus de la Miséricorde

Toutes les nuits d’hiver, l’équipe de garde du Service orthodoxe d’aide de la Miséricorde préparait l’Autobus « Miséricorde » pour accueillir les sans-abri de la capitale. Ils se retrouvent toujours là, certains que le personnel du Service trouvera pour tous une tasse de thé chaud, un peu de nourriture et quelques paroles de réconfort.

C’était la veille du Noël orthodoxe. Au centre de Moscou, dans une ruelle tranquille derrière la gare ferroviaire de Koursk, j’entendis par hasard une voix féminine. « Joyeux Noël », cria, en articulant avec difficulté ces mots, une femme édentée d’environ quarante ans qui remuait un bouquet d’œillets gelés.

Elle était habillée d’une manière étrange : elle portait un manteau usé et sale, trop long et trop serré, il n’était évidemment pas à sa taille. Elle avait aux pieds des bottes en poil qui, à première vue, rappelaient les « ounty » (bottes typiques en poil).

Traînant à grande peine ses jambes engourdies, elle traversa la rue, suivie d’un petit groupe hétérogène d’hommes et de femmes à l’attitude résignée. Quinze ou vingt visages fatigués, rougis et gonflés par le froid ou peut-être par la quantité d’alcool qu’ils avaient bu dans la journée, avançaient péniblement vers un bus aux portes ouvertes garé là, tout proche.

Même pendant cette soirée de fête, comme toutes les nuits d’hiver, l’équipe de garde du Service orthodoxe d’aide de la Miséricorde préparait l’Autobus « Miséricorde » pour accueillir les sans-abri de la capitale. Ils se retrouvent toujours là, certains que le personnel du Service trouvera pour tous une tasse de thé chaud, un peu de nourriture et quelques paroles de réconfort.

Ensuite, alors que l’autobus fait son tour habituel des gares ferroviaires moscovites à la recherche des mêmes malheureux compagnons d’infortune, les sans-abri peuvent se restaurer et dormir au chaud jusqu’au lendemain à condition de : rester tranquillement assis, ne pas boire d’alcool et ne pas dire d’obscénités.

La femme à la voix stridente avec le bouquet d’œillets à la main s’approcha d’abord d’un membre du Service, lui confia les fleurs et un feuillet froissé et crasseux en éclatant en sanglots : on venait juste de la laisser sortir de l’hôpital, mais sa jambe continuait à s’infecter et elle ne savait simplement pas où aller.

Portant deux marques violettes et livides exactement sur ses pommettes, un jeune homme qui la suivait raconta sa triste histoire.

Originaire de Saint-Pétersbourg, il avait rejoint Moscou à la recherche d’un travail et, depuis plus de six mois, il déambulait dans la capitale avec des béquilles : lors d’une bagarre, il s’était désaxé un genou et maintenant il ne savait pas comment rentrer chez lui.

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Un membre du Service Miséricorde écoute chacun patiemment, en les aidant tous un par un à monter les marches de l’autobus, même ceux qui ne veulent pas lui raconter leurs propres soucis ; par exemple un grand-père taciturne, au drôle de surnom de « Iojik » (petit hérisson).

Parmi les sans-abri moscovites, Iojik est une vraie légende. Tout le monde le connaît, mais on sait peu de choses de lui, même si, depuis plus de dix ans, il erre entre les cantines, les passages et les gares de la ville.

Finalement, tous étaient assis dans l’autobus au chaud : à ce moment, seul le bruit du moteur encore froid – la température était bien en dessous de zéro –rompait le silence typique d’un jour de fête.

Même à l’intérieur de l’autobus, la paix régnait.

Beaucoup de sans-abri, épuisés par la désolation continue et la brutalité de la vie dans la rue, se détendaient, enveloppés dans la chaleur de ce refuge temporaire sur roues et s’endormirent immédiatement.

Pour d’autres, la faim fut plus forte que la fatigue. Ceux-là commencèrent à mastiquer bruyamment et avec gourmandise les belles saucisses fumantes que le personnel distribuait avec des biscottes et du halva, un gâteau nourrissant à base de pâte de graines de tournesol. Ils mangeaient avec avidité, sans oublier leurs compagnons assis à côté d'eux avec lesquels ils partageaient quelques bouchées.

Assise dans un petit coin, j’observais ce spectacle extrêmement insolite quand une femme, alors rassasiée, s’assit près de moi et commença à me raconter son histoire dans un anglais presque parfait.

Ukrainienne d’origine, elle avait fréquenté une école de langues, elle avait voyagé en Europe et avait visité trois fois l’Angleterre.

Elle racontait tout avec une telle abondance de détails que j’avais peur qu’elle ne s’arrêtât plus. Littéralement choquée par la fluidité de son anglais qui tranchait avec cette ambiance triviale, je lui demandai comment elle avait fait pour rester sans rien, sans demeure, alors qu’elle aurait pu être une bonne enseignante ou une traductrice, gagner sa vie et, en fin de compte, avoir une vie normale.

La femme se renferma sur elle-même, elle baissa les yeux et commença à répondre d’une manière assez confuse, en parlant russe : sans passeport, dit-elle, on ne trouve pas de travail en Russie et elle avait perdu le sien il y a bien longtemps. À Moscou, elle s’était mystérieusement retrouvée par des Tziganes. Qui était-elle et quelle était sa vie en Ukraine, c’est resté son secret.

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En langue russe, un sans-abri est communément appelé un « Bomj », une abréviation qui, traduite, signifie « sans domicile fixe ». Il vaut mieux pourtant utiliser le terme « bezdomny » qui signifie littéralement « sans maison ».

« Bomj » est un substantif qui caractérise une personne de manière définitive, alors que l’adjectif « bezdomny » indique une condition temporaire que tout le monde peut changer pour redevenir « domashny », c’est-à-dire « habitant d’une maison ».

Un « bezdomny » n’aime pas en général parler de son propre passé. Il pourrait ne pas vouloir retourner à sa vie d’avant parce qu’évidemment, ce n’était pas une belle vie. Personne ne fuit en effet le bien.

Pendant ce temps, l’autobus avait continué son parcours et une autre femme avait commencé à raconter, les yeux remplis de larmes, comment la nuit précédente, quelques policiers l’avaient frappée, selon elle sans raison, la renvoyant dans le gel nocturne du sous-sol où elle s’était réfugiée.

Pourtant, pour des raisons secrètes, être victime d’abus éventuels de la part de n’importe quel inconnu était pour elle plus supportable que de vivre avec ses filles en Oural ou avec son fils, officier de la marine russe à Mourmansk.

Non pas parce qu’elle n’aimait pas ses propres enfants, elle admit ensuite qu’ils lui manquaient beaucoup, mais parce qu’elle avait l’impression de ne pas avoir le droit de les déranger, parce qu’ils « avaient déjà leurs problèmes ». Et laissant à nouveau jaillir des larmes, elle retourna à son siège.

À présent, c’était Noël, et tous les invités de l’autobus, sans exception, avaient sombré dans un sommeil réparateur.

Jusqu’à une heure avancée de la matinée, le personnel du Service d’aide « Miséricorde » continua sans répit à faire minutieusement la ronde d’une gare à l’autre, dans les coins et les passages souterrains, où se réfugient généralement les sans-abri.

Ce réveillon fut une nuit tranquille : heureusement, il n’y a pas eu d’appels d’urgence et aucun des sans-abri rencontrés n’a eu besoin d’une aide d’urgence.

Malgré cela, malheureusement, nous ne pourrons jamais savoir si toutes les personnes souffrant de destins éclatés, vaguant en marge de la vie, auront réussi à survivre à cette froide nuit moscovite de la Nativité.

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