Nécessaire, mais pas suffisant

Alexeï Iorch
Malgré les prévisions lugubres de la plupart des commentateurs, l’accord sur la cessation des hostilités en Syrie tient globalement. Qui plus est, on constate actuellement des tentatives prudentes de relancer le processus politique. Bien que tout repose sur des fondations fragiles, les pires pronostics ne se justifient pas.

Du point de vue du système international dans son ensemble, la situation autour de la Syrie débouche sur un constat intéressant : les tentatives déployées pendant vingt-cinq ans pour créer un nouvel ordre mondial semblent parties en fumée. Encore une fois, outre Moscou et Washington – ces « piliers » de l’époque précédente – personne ne semble en mesure de prendre une décision importante et de la matérialiser.

Triste nouvelle pour les organisations internationales qui devraient gérer le monde, et surtout pour l’Union européenne, qui ne se manifeste aucun rôle individuel au Proche-Orient, une région pourtant cruciale à son égard.

Ceci ne signifie pas un retour à l’ancien système international, mais prouve clairement l’absence d’un nouvel ordre mondial efficace. L’une des raisons est le problème, toujours en suspens, de la place de la Russie.

Tout au long de l’après-guerre froide, la définition de la place de Moscou sur la scène internationale a été contradictoire. Bien que la Russie soit le successeur de l’URSS, son statut dans la hiérarchie globale ne peut être comparé à celui de l’Union soviétique. Cette dernière, même en fin de parcours, même en traversant des difficultés énormes et en perdant du terrain, restait l’un des deux piliers, un pays sans lequel aucun problème sérieux ne pouvait être résolu.

Après 1991, la Russie s’est retrouvée dans une situation étrange : le successeur d’une superpuissance doté de la plupart des attributs de celle-ci, mais devant surmonter un déclin systémique et se trouvant en dépendance de ceux qui, récemment encore, étaient ses ennemis. Et ce en l’absence de défaite proclamée et reconnue dans la confrontation.

La Russie a tenté de s’adapter aux circonstances par divers moyens, tantôt en consentant qu’elle n’avait pas « d’intérêts nationaux » autres que les objectifs du « monde civilisé » (la première étape, jusqu’à environ 1994), tantôt en imitant un rôle global par le biais de sa présence (même sans quelque influence que ce soit) au sein des principaux formats de négociation diplomatique.

Pour ce qui est du monde extérieur, avant tout occidental, il souhaitait voir la Russie comme un élément d’une « Europe élargie ». Ce concept s’est formé au début des années 2000, mais a commencé à être réalisé bien avant. Il prévoyait la présence d’un espace européen dont le noyau aurait été l’Union européenne (de fait l’Otan, bien que les Européens aient toujours souligné la différence entre les deux formations).

Ainsi, une partie de l’ancien bloc communiste devait adhérer à ces structures, tandis que l’autre y serait affiliée en adoptant volontairement leurs normes et règles sans en devenir membre. La Russie se voyait réserver le rôle de « cas spécial ». Toutefois, elle devait occuper elle aussi sa case – certes très importante, mais néanmoins soumise à la subordination générale – sur l’échiquier de l’Europe.

En d’autres termes, la Russie se voyait proposer un créneau dans la charpente européenne, qui à ce moment-là n’était déjà plus globale. A la différence de la maison européenne commune que prévoyait d’édifier Mikhaïl Gorbatchev et dont l’URSS aurait été l’un des architectes, le nouveau système européen était conçu comme régional. Ce qui signifie que la Russie devait renoncer à ses ambitions globales pour reconnaître, au sein d’une grande Europe, sa soumission à des règles élaborées sans sa participation.

Pour nombre de raisons, la Russie n’a pas endossé le rôle qui lui était attribué dans le nouvel ordre censé s’établir après 1991. Il est impossible de dire qu’elle a rejeté l’idée d’emblée : jusqu’au milieu des années 2000, Moscou s’installait dans la case qui lui était réservée, tentant d’élargir un peu celle-ci et de se réduire au strict nécessaire.

Toutefois, la charpente des années 1990 a commencé à s’affaisser et à se déformer sous l’influence de circonstances extérieures. Les évènements de 2014-2015 sont venus balayer l’échafaudage qui a existé pendant presque vingt-cinq ans. L’opération en Crimée est une réaction à l’avancement incessant des structures occidentales vers l’Est, avancement qui a duré pendant toute la période ayant suivi la guerre froide.

En fait, l’idée d’une Europe tournant autour du pivot UE/Otan a été rejetée de la manière la plus décisive qui soit : avec l’emploi de la force militaire. La campagne syrienne constitue la démarche suivante. La Russie a fait connaître son intention de se manifester de nouveau sur la scène internationale. Le pays proclamait sa volonté de peser sur des processus qui ne la concernent pas directement, mais qui revêtent une importance particulière pour la future répartition des forces.

La campagne russe a eu pour conséquence non seulement le renforcement du régime du président syrien Bachar el-Assad, mais également une entente entre la Russie et les Etats-Unis sur la cessation des hostilités et la relance du processus politique en Syrie. Et ce, en dépit des mauvaises relations dans les autres dossiers et les accusations réciproques.

La renaissance de Moscou en qualité d’acteur mondial est une condition sine qua non de l’équilibre général, mais pas suffisante. La Russie doit prendre d’urgence des mesures pour redresser sa politique économique, car le contexte actuel ne lui permettra pas de s’imposer comme un leader à l’échelle mondiale. Quant au système international, il a besoin d’un plus grand nombre de puissances responsables capables de régler les problèmes, et pas uniquement de les générer.

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