La Russie a une chance de transformer la Turquie en allié

Dessin par Alexeï Iorch

Dessin par Alexeï Iorch

Les relations russo-turques vivent actuellement une embellie qui n’a pas été observée depuis l’époque d’Atatürk. La visite de Vladimir Poutine en Turquie, en décembre 2014, a marqué un tournant. La Russie a montré que la Turquie était pour elle un partenaire prioritaire à qui elle était prête à confier le contrôle du robinet du gaz. Ankara pourra en jouer pour faire diminuer sa dépendance vis-à-vis de l’Union européenne et, dans ces conditions, c’est l’Union européenne qui pourrait insister sur une adhésion de la Turquie et non l’inverse.

En contrepartie, la Russie s’attend à une fidélité accrue de la Turquie. Ce qu’Ankara montre en partie : elle n’introduit pas de sanctions contre la Fédération de Russie et agit de manière indépendante dans le cadre de l’OTAN.

Le gazoduc Turkish Stream constitue la principale question économique dans les relations bilatérales. Mais la Turquie a de nombreux autres projets de ce type, comme, par exemple, le gazoduc transanatolien auquel pourraient se joindre l’Iran et les pays d’Asie centrale.

Le gaz iranien est un concurrent potentiel pour le gaz russe sur le marché européen. C’est précisément pour cela que le président turc Recep Tayyip Erdoğan s’est rendu à Téhéran et s’est déclaré prêt à acheter du gaz iranien, mais avec une ristourne. Il disait la même chose aux représentants russes.

Ainsi, chaque partie poursuit ses propres buts : la Turquie, comme l’Europe et la Russie. C’est également dans ce contexte qu’il faut comprendre la visite du premier ministre grec à Moscou, qui a, à peu de chose près, coïncidé avec la visite d’Erdoğan en Iran. La Russie montre qu’elle a des alliés et des partenaires potentiels en dehors de la Turquie.

La visite récente de Poutine à Erevan qui a suscité une violente réaction à Ankara, s’inscrit, en grande partie, dans la même lignée. Les Turcs ont pratiquement accusé la Russie de génocide contre les populations turques et musulmanes.

Toutefois, la virulente rhétorique d’Ankara ne doit pas nous décontenancer. La Turquie prépare activement ses prochaines élections. Les déclarations sévères à l’égard de la Fédération de Russie sont destinées aux nationalistes et aux descendants des réfugiés ayant fui l’Empire russe, ainsi qu’aux fervents adversaires de l’Occident.

Mais en réalité, Erdoğan est prêt à poursuivre les négociations avec la Russie. Les Turcs peuvent montrer à l’Occident qu’ils sont prêts à se tenir aux côtés de la Russie, tout en montrant à Moscou qu’ils sont prêts à soutenir l’Iran. Une alliance russo-turque, alliance de deux puissances eurasiennes, est un cauchemar pour l’Europe. Il lui serait préférable d’inclure la Turquie en son sein plutôt que de la perdre. Ainsi, la Turquie mène un jeu très habile entre différents centres de pouvoir.

Pourtant, à un moment donné, la Turquie devra arrêter son choix. Il sera alors important de voir ce que la Russie pourra lui offrir. Il faut lui proposer un programme de partenariat à long terme qui englobera à la fois l’économie, mais aussi des garanties de sécurité pour Erdoğan en cas de conflit d’intérêts avec les Etats-Unis ou de problèmes internes.

Il ne faut pas oublier que des questions restent également en suspend entre la Russie et la Turquie. Nos positions sur la Syrie divergent. Tout comme nos positions sur la Crimée. Nous ne pourrons les ignorer encore longtemps.

Nous vivons le moment où nous pouvons commencer à régler ces diffrends, car les obstacles qui existaient auparavant ont disparu. Avant, la Turquie était un allié inconditionnel des Etats-Unis. Désormais, cela a changé. Le régime a évolué. De nombreuses forces affichant une position hostile à l’égard de la Russie se sont retrouvées dans l’opposition.

Nous devons saisir cette chance et construire une nouvelle coopération qui portera tant sur l’économie que sur nos relations au sens large.

Vladimir Avatkov – candidat ès sciences politiques, directeur du Centre des recherches orientales, des relations internationales et de diplomatie publique 

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