Indigner pour mieux régner

Crédit : AP

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Plusieurs vidéos montrant la destruction du patrimoine culturel par l’Etat islamique ont été mises en ligne au cours du mois dernier : en moins d’un an, le groupe djihadiste a dévasté environ vingt-huit monuments historiques. A première vue, ce n’est rien à côté des récentes images d’exécutions d’otages par l’EI, mais elles ont provoqué une vague d’indignation tout aussi houleuse. Essayons de comprendre le mécanisme d’une telle réaction.

Les monuments détruits ne sont pas vraiment connus du simple spectateur occidental. Le site archéologique assyrien de Khorsabad (ou Dur-Sharrukin), l’ancienne cité arabe de Hatra (appelée al-Hadr) et le patrimoine des musées de Mossoul et de Ninive ne figurent pas parmi les vestiges les plus célèbres du passé, ce qui ne réduit pas pour autant le choc causé par leur destruction. L’effet est tout aussi révoltant que celui produit par les exécutions. Ceci est même un peu étrange : il est difficile de comprendre pourquoi le meurtre d’un homme et la destruction d’un monument sont presque placés sur un pied d’égalité.

Il semble que la barbarie agressive manifestée par l’EI ne présente rien de foncièrement nouveau, outre des vidéos à profusion. Les mobiles barbares ont d’habitude deux composants : la couche supérieure, idéologique, et la couche inférieure, instinctive. Dans ce cas concret, l’idéologie est fondée sur la tradition islamique radicale consistant à interdire les images et sur une attitude spécifique envers la mort qu’il ne faut pas représenter.

On décèle dans cette couche idéologique un autre mobile. La destruction de musées et de sites archéologiques manifeste une certaine attitude envers l’Occident, parce que ce sont les scientifiques occidentaux et les autorités coloniales qui les ont organisés au 19e siècle. La situation est plus ou moins habituelle : les villes antiques d’Algérie et de Lybie, relevées et transformées en musées par les Français et les Italiens, ont été « disloquées » à l’aide de tracteurs.

Pour ce qui est de la couche instinctive, bien que l’EI s’appuie sur une partie de la population locale, celle-ci ne peut être qualifiée de traditionnelle. Ce ne sont pas de simples habitants qui menaient dans la région une vie musulmane depuis des siècles. Au contraire, ce sont des gens totalement éloignés, pour différentes raisons, de toutes les traditions, des gens qui n’ont aucune relation ni avec l’économie, ni avec la communauté, ni avec le lieu, ni avec l’Etat, ni avec quoi que ce soit. Ce sont des hommes de guerre. De ce point de vue, ce sont des barbares classiques. Ils sont de trop dans l’ordre mondial qui s’est instauré sur terre, et ils sont contraints de détruire cet ordre pour se faire une place. C’est exactement ce qui poussait les barbares à raser Rome et les nazis à démolir Petrodvorets et Pavlovsk.

Ce sont des réactions et des processus que nous connaissons très bien. Cependant, l’existence de la vidéo en modifie la qualité. L’EI montre les exécutions et les destructions. Et il le fait expressément, pour nous. Ce sont des messages qu’il nous envoie.

Il n’existe pas de lien intérieur entre les exécutions publiques d’êtres humains et les destructions publiques de monuments. Elles n’ont qu’une chose en commun. La dévastation d’un monument et une exécution publique qui nous sont présentées presque en même temps, c’est une offense qui nous est faite à dessein. C’est un camouflet et une gifle. La violence contre la personnalité, qu’il s’agisse de passage à tabac, d’humiliation ou d’incarcération, et la violence contre la culture, telle est la stratégie de l’EI.

La réaction que cherche à provoquer aujourd’hui l’EI crée un précédent qui nous montre clairement que les « non pratiquants » ont une conception collective du sacré et des valeurs suprêmes – au moins de la valeur de la vie humaine et de la culture – et qu’il est possible d’avoir sciemment recours à la provocation pour les offenser.

Texte publié en version abrégée. Texte original (en russe) disponible sur le site de Kommersant

 

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