Moscou défend ses intérêts

Image par Alexeï Iorch

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L’opinion publique occidentale estime souvent que la politique russe dans la crise ukrainienne est déterminée par les ambitions personnelles du président Vladimir Poutine. En Russie, on pense au contraire que cette crise a été provoquée par l’expansion de la sphère d’influence de l’Occident à l’Est.

Cette expansion a créé une situation de « jeu à somme nulle » au sein de l’espace post-soviétique dans lequel certains pays ont des liens plus étroits avec la Russie que d’autres. Dans la crise ukrainienne, Moscou défend ses intérêts nationaux, dont certains sont vitaux. 

Je tâcherai d’expliquer la politique russe par une analogie « contrefactuelle ». Imaginons qu’il y a 23 ans, ce n’est pas l’URSS mais les États-Unis qui se soient effondrés. Suite à l’effondrement, les États côtiers et frontaliers de Washington, Californie, Nouveau-Mexique, Texas, Floride et Géorgie ont fait sécession des États-Unis. 

Les anciens États-Unis se sont retrouvés privés de leur accès confortable à l’océan Pacifique, alors que les sites clés de l’infrastructure nationale – le cosmodrome, les bases et ports militaires, les oléoducs et les chemins de fer, les centres GPS et les sites industriels – sont restés sur le territoire d’autres États.

Washington a consacré les deux décennies suivantes au rétablissement de l’économie et à la création d’une infrastructure alternative dans les cas où les nouveaux voisins ont refusé de collaborer avec les États-Unis. Toutefois, certains anciens territoires américains se sont prononcés en faveur du rétablissement de l’union et Washington a conservé sa coopération avec eux. 

Dans ce contexte, une puissance européenne influente et active a commencé à renforcer sa présence en Amérique du Nord et en Amérique latine, entamant son expansion à Cuba. La puissance extérieure a proposé aux anciens États américains une alliance militaire et une intégration économique sous la devise « les États disposent d’un droit souverain de choisir leur propre voie »

Les États-Unis et cette puissance extérieure commencent alors un « jeu à somme nulle ». Les tensions entraînent des conflits autour du cosmodrome de la Floride et de la base militaire navale de San Diego en Californie. Dans ce conflit, la force extérieure élargit sa sphère d’influence, alors que les États-Unis défendent leurs intérêts. Et tout cela est logique.

La même logique explique la politique de la Russie en Ukraine. Elle défend ses intérêts : la base navale en Crimée, le transit des ressources énergétiques vers l’Europe, la coopération commerciale et industrielle et les droits des populations russophones. Dans la même situation, les États-Unis agiraient exactement de la même manière que Moscou.

Aujourd’hui, pourtant, ce n’est pas une puissance européenne qui élargit sa présence dans le Nouveau Monde, mais l’OTAN et les États-Unis dans l’Ancien. 

Selon la logique de Bruxelles et Washington, les pays de l’espace post-soviétique disposent d’un droit souverain de choisir les unions politiques, économiques et militaires dans lesquelles ils souhaitent participer. 
Pourtant, les grands pays qui se sont trouvés hors de l’Alliance de l'Atlantique-Nord, posent la question : quel est le rôle de cette organisation sur le continent et contre qui entend-elle se défendre ?

L’OTAN a été conçue à l’issue de la Seconde Guerre mondiale comme une alliance défensive contre l’Union soviétique. L’effondrement de l’URSS a été suivi d’une tentative de doter le potentiel militaire de l’OTAN de fonctions globales – l’alliance devait se défendre contre les menaces émanant du monde entier. 

Au cours des 20 dernières années, l’OTAN s’est défendue deux fois contre la Yougoslavie, ainsi que contre l’Afghanistan et la Libye. En 2003, les pays membres de l’OTAN ont débattu pour décider s’ils devaient se défendre contre l’Irak, au final les plus actifs d’entre eux ont décidé que oui, il fallait le faire. 

Dans le contexte de la crise ukrainienne, le secrétaire général adjoint de l'OTAN Alexander Vershbow indiquait que l’OTAN considérait la Russie comme une menace. Il est venu répéter les déclarations précédentes de certains législateurs américains et des dirigeants des pays Baltes et de la Pologne.

Les membres de l’OTAN sont loin de tous comprendre que les États de l’espace post-soviétique sont très fragiles. La provocation extérieure ébranle la stabilité politique dans ces pays et, par conséquent, les conditions nécessaires à la croissance économique. 

Cela empêche les pays post-soviétiques de rapidement sortir du piège du revenu intermédiaire et de se hisser au niveau des pays européens développés. C’est dans la prospérité que naît la démocratie, et non l’inverse. Les habitants des États-Unis et de l’Union européenne qui, au cours d’une génération, ont été témoins de l’intégration et du développement rapides, pensent que le monde entier vit au même rythme. 

Et pourtant, durant tout ce temps, l’espace post-soviétique a été le terrain de processus très différents. En proie à la décomposition communautaire, cet espace a fait l’objet de tentatives de prévention des conflits liés à cette décomposition.

Ces dernières années, la Russie a cherché à reprendre sa position de noyau dynamique au sein de l’espace eurasien. En Ukraine, ce processus est confronté à l’expansion de la sphère d’influence occidentale vers l’Est.

Les États-Unis n’ont pas initié le coup d’État à Kiev, mais ils ont décidé de saisir l’occasion et de renforcer leurs positions, contribuant ainsi à la scission au sein de la société ukrainienne et y renforçant des forces politiques irresponsables. 

Le nouveau gouvernement ukrainien a cherché à utiliser les États-Unis et l’OTAN dans sa lutte contre la Russie, comme l’avait fait Mikhaïl Saakachvili en attaquant les forces de maintien de la paix en Ossétie du Sud en 2008.

En soutenant l’intégration euro-atlantique de l’Ukraine, l’Occident déchire ce pays et cause des dommages irréparables à ses relations avec la Russie. Une conclusion s’impose : toutes les parties ont tout intérêt à s’entendre sur les futures règles d’interaction en Europe et les moyens d’assurer un avenir stable à l’Ukraine.

Andreï Souchentsov, professeur à l'Institut des relations internationales de Moscou (MGIMO) et membre du Club de discussion Valdaï.

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