Cette Europe que nous avons perdue

Dessin d'Alexeï Iorch

Dessin d'Alexeï Iorch

Que s’est-il passé ? Pourquoi cette Europe sans clivage, qui faisait tant rêver au cours des années de la « nouvelle pensée politique », a-t-elle échouée, sans même avoir vu le jour ?

Le mur de Berlin symbolisait l’absurdité de la confrontation idéologique entre deux blocs. On aurait pu penser qu’avec sa chute, les causes du schisme disparaîtraient à leur tour. Pourtant, il ne s’agit que d’un raisonnement abstrait. Dans la pratique, la sortie de la confrontation était perçue différemment par chacun des acteurs.

Gorbatchev pensait que la construction d’une maison commune européenne, conçue par des « ingénieurs » issus des deux camps, se ferait main dans la main. Ensemble, ils étaient censés construire une structure dans laquelle tout le monde se sentirait en confiance, celle-ci ayant pris en compte les souhaits de chacun. En ce sens, Gorbatchev, sans doute sans le vouloir, suivait la logique de son acolyte (sur certains plans) et adversaire (sur d’autres) Andreï Sakharov, qui appelait à une convergence du capitalisme et du socialisme. Dans la réalité, il n’y a pas eu convergence, mais absorption.

La chute de l’URSS et l’effondrement du modèle soviétique ont été perçus par l’Occident comme la preuve de son bon droit absolu : moral, historique, économique. Et ce qui aurait du être un rapprochement progressif entre les deux parties, la création d’une entité aux qualités nouvelles, s’est transformé en un dépeçage de « l’héritage soviétique », réalisé à la va-vite.

Cette méthode de construction d’une « maison commune européenne », calquée sur le modèle occidental, ne pouvait réussir qu’à une seule condition : la Russie devait suivre le même sort que l’Union soviétique. Et le risque était réel : ce n’est pas sans peine que la pulsion destructrice qui a provoqué l’effondrement de l’URSS a finalement pu être maîtrisée. La chute de la Russie, et son démembrement, auraient sans doute été digérés avec le temps par le projet d’intégration européenne, sous une forme ou une autre. Mais il n’en fut pas ainsi, et la Russie s’est convertie en obstacle à la réussite du projet occidental. L’Union européenne est ainsi faite qu’elle ne connaît pas d’autres voies que celle consistant à diffuser ses idées et son droit aux pays voisins. Reconnaître la Russie comme co-fondatrice de cette nouvelle Europe, c’était au-delà des capacités de l’Occident. De son côté, la Russie refusait de se contenter d’un rôle subordonné.

Au final, la construction d’une maison commune européenne qui, avec le temps, aurait réellement pu devenir eurasiatique, a cédé la place à un processus d’« encerclement » (enclosure). Les Européens de l’Ouest ont d’abord étendu la structure érigée avec l’aide directe des Etats-Unis sur leur territoire pendant la guerre froide, pour ensuite procéder à la construction de structures auxiliaires. Tôt ou tard, ces édifices devaient se heurter aux murs d’un autre bâtiment voisin, que la Russie a progressivement entrepris de redresser et de reconstruire après la chute du début des années 1990. Et voilà qu’un nouveau fossé a ressurgi en Europe. Un fossé situé plus à l’Est que 25 ans auparavant, plus profond aussi, parce qu’il ne relève pas tant d’une confrontation idéologique que de différences culturelles et historiques, d’une incompatibilité des mentalités.

La maison commune européenne avait-elle une chance de voir le jour ? Si l’Union soviétique avait perduré, non pas comme empire communiste, mais en tant que collectivité équilibrée, vivant dans une optique d’apport mutuel, l’Europe aurait pu s’unir autour de principes véritablement égaux. L’intégration reposerait alors sur deux piliers : Bruxelles et Moscou. Et le fruit de cette convergence aurait été l’édification d’une structure d’une tout autre nature, où les fournitures d’énergie ne provoqueraient pas de crise, où la démocratie ne s’accompagnerait pas d’une désindustrialisation totale comme dans les pays Baltes, et où, dans ce vaste espace économique, les habitants des pays de l’Est ne constitueraient pas une main d’œuvre bon marché, voire clandestine, destinée à l'occident. Et bien sûr, une structure où la question d’une nouvelle militarisation de l’Europe centrale ne se poserait pas, 25 ans après, tout comme le retour de menaces contre la sécurité européenne.

Peut-être n’était-ce qu’une utopie. Peut-être que lorsque la construction d’une maison commune européenne a véritablement été à l’ordre du jour, il était déjà trop tard. L’URSS avait atteint le point de non-retour, tandis que ses adversaires occidentaux, enivrés par l’odeur possible de la victoire absolue, n’étaient plus intéressés par la recherche d’un compromis. Si tel est le cas, alors l’Europe que nous avons perdue ne pouvait exister que dans les rêves des idéalistes. Et elle y restera à jamais, figée aux côtés des clichés touchants de cet automne 1989, lorsque des milliers de berlinois en liesse fêtaient la chute du mur. Croyant alors sincèrement qu’il n’y en aurait jamais d’autre.

 

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