La crise pousse aux réformes

Dessin de Tatiana Perelyguina

Dessin de Tatiana Perelyguina

Le monde traverse actuellement une crise systémique internationale comparable à celles des années 1930 et 1970. Il s’agit d’une situation très délicate, capable de détériorer le paysage économique en Russie et en Europe. Les sanctions ne sont cependant pas responsables des problèmes économiques de la Russie et du Vieux continent, qui sont apparus bien avant. Elles constituent plutôt une conséquence de la crise.

Ces dernières années, l’économie européenne s’est caractérisée par une croissance faible ou nulle, tandis que la Russie est sur le point de tomber en récession. Ce n’est pas encore le cas, mais le pays connaît un sérieux ralentissement pour plusieurs raisons. 

Premièrement, de nombreux pays de l’Union européenne, principal partenaire commercial de la Russie avec plus de 50% de son chiffre d’affaires, ont connu une récession. Il aurait donc été étrange d’observer une croissance vigoureuse en Russie.

Deuxièmement, on dénote des raisons conjoncturelles : la baisse des activités d’investissement par les grandes sociétés en 2012 et 2013, en particulier par les entreprises publiques, et la fin d’un cycle d’investissements (les préparatifs pour les Jeux olympiques de Sotchi, par exemple). 

Troisièmement, la réserve de croissance réparatrice avait pris fin en 2008. Mais en 2009, le pays a connu un déclin significatif lié à la crise, suivi d’une reprise qui, pendant une courte période, a permis une croissance modérée.

Mais la principale cause du ralentissement de la croissance est que le modèle économique des années 2000, avec une demande qui n’a cessé de progresser, s’est épuisé. Cette situation est liée aux circonstances externes, le prix du pétrole ayant cessé d’augmenter, ainsi qu’à des raisons internes. Certains économistes appellent cela le « piège des revenus moyens ». La Russie est désormais un pays dont les coûts du travail sont élevés, alors que ses institutions économiques ne sont pas de grande qualité comme le montre l’étude intitulée « Doing Business » de la Banque mondiale.

En matière de produit intérieur brut (PIB) par habitant, la Russie a rejoint ces dernières années la queue des pays développés, alors que la qualité de ses institutions est restée au niveau des pays en voie de développement. Il s’agit aujourd’hui du principal problème structurel de l’économie russe et sa solution n’est pas simple. Les entreprises souhaitent soit travailler avec des institutions relativement faibles dans un environnement à bas prix, soit payer davantage de taxes, mais avec la garantie de bénéficier de services publics de bonne qualité. Elles ne veulent évidemment pas d’un mélange de mauvaises institutions et de coûts élevés, ce qui ne favorise pas les investissements.

Les analystes se penchent sur cette question depuis longtemps. D’un point de vue économique, le changement voulu est simple : nous devons passer d’une économie basée sur la demande à une économie basée sur l’offre, avec une stabilité et des règles du jeu bien prédéfinies, des emprunts accessibles (ce qui requiert une inflation basse) et une fiscalité modérée pour stimuler l’essor de la production. 

Le développement économique n’a rien d’une opération simple. Face aux tensions croissantes en raison de la situation en Ukraine, une partie de l’élite politique russe se tourne vers la mobilisation des ressources de notre société. Il est toutefois très important de ne pas se voir imposer de nouvelles sanctions dans le monde actuel. 

La libéralisation économique assurant une modernisation nécessaire à la croissance institutionnelle pourrait apporter une réponse bien plus efficace. C’est le chemin qu’a pris la Chine afin de faire face aux sanctions internationales qui ont suivi les manifestations de la place Tiananmen [le 4 juin 1989, ndlr]. Dans ce contexte, Pékin avait considérablement renforcé ses réformes économiques. Et peu après, en 1992, le pays a connu une hausse spectaculaire des investissements.

À tout cela, il faut ajouter un autre problème structurel : le besoin de moderniser l’État-providence. Cette nécessité concerne avant tout l’enseignement, la santé et les pensions. 

En Russie, l’État-providence a été créé durant la période d’industrialisation et et adapté aux besoins qu’elle a fait naître. Précédemment, un individu était formé pour n’exercer qu’une profession et l’espérance de vie était inférieure à l’âge de la retraite. La situation a changé depuis. Pour réussir sur le marché du travail, chacun doit apprendre toute sa vie et diversifier ses activités. On ne va plus chez le docteur seulement par nécessité, mais aussi à titre préventif, ce qui entraîne une charge d’un autre type sur le système des soins de santé.

Afin de trouver une solution à tous ces problèmes, il est vital de préserver notre plus grande réalisation des 10-15 dernières années : la stabilité macroéconomique. Elle est difficile à trouver, mais facile à détruire. 

Vladimir Mau est recteur de l’Académie russe de l’économie nationale et de l’administration publique

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