La bataille de Stalingrad a-t-elle eu lieu ?

Dessin de Konstantin Maler

Dessin de Konstantin Maler

La bataille de Stalingrad, véritable tournant de la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle réellement eu lieu ? On peut en douter, au vu des manuels scolaires et des livrets de documentation proposés à nos enfants, où le front de l’Est est pratiquement passé sous silence. Dans le meilleur des cas, on trouvera quelques lignes sur la dictature de Staline et ses séquelles totalitaires en Europe de l’Est après la victoire. Or cette victoire n’était pas la victoire de Staline, mais celle des Soviétiques eux-mêmes : la guerre a-t-elle été gagnée « grâce » ou « malgré » le petit père des peuples ? Cette question n’est toujours pas tranchée par les historiens, qu’ils soient russes ou occidentaux.

Il y a quelques années, j’ai bavardé avec quelques élèves du Lycée Hoche de Versailles : « Qui a gagné la Seconde Guerre mondiale ? – Les Anglais, les Américains, les Français… – Mais encore ? – Pourquoi, il y avait d’autres pays ? » En Russie, ces réponses provoqueraient la stupéfaction.

Le 8 mai dernier, évoquant le 70e anniversaire du Débarquement en Normandie, le président Hollande déclarait : « On peut avoir des différends avec Vladimir Poutine en ce moment, notamment par rapport à la crise ukrainienne, mais moi je n'oublie pas et n'oublierai jamais que le peuple russe a donné des millions de vies pendant tout ce combat pour que nous soyons libres. […] J'ai dit à Vladimir Poutine que comme représentant du peuple russe, il est le bienvenu pour ces cérémonies ». Son ministre de la Défense ajoutait : « La bataille de Normandie n'aurait pas abouti s'il n'y avait pas eu de l'autre côté le front de l'Est ».

Il semble que tout le monde ne partage pas cet avis.

Indigné, Bernard-Henri Lévy s’écriait, quelques jours plus tard : « Je suis partisan d’annuler cette invitation. Ou alors d’inviter aussi, à ses côtés, le président ukrainien nouvellement élu. Ça, ça aurait de la gueule. » (Nice-Matin, 23 mai). Aussitôt dit, aussitôt fait : M. Porochenko est aussi invité ! A propos, François Hollande en profitera-t-il pour lui demander s’il compte restaurer les monuments en mémoire de l’Armée rouge démolis en Ukraine de l’Ouest après les émeutes de la place Maïdan ?

Posons crûment la question : si l’Armée rouge n’avait pas lutté et vaincu, seule sur le sol de l’Europe pendant trois ans (de juin 1941 à juin 1944) contre l’Allemagne nazie et ses alliés fascistes, que seraient devenus les juifs, les Slaves, les Tziganes… ? La « solution finale » n’aurait-elle pas eu raison de tous les juifs d’Europe, jusqu’au dernier ?

Maurice Druon, grand résistant gaulliste, dont nous oserons comparer l’autorité morale à celle de BHL, me disait, il y a près de dix ans : « il serait temps de reconnaître ce que la liberté de notre continent doit au peuple russe ». « Vingt-sept millions de morts. Le chiffre est écrasant, que l'on répète indéfiniment. L'équivalent de près de la moitié de la population de la France. Mais les grands chiffres effacent l'individu. Se représente-t-on bien que ce sont vingt-sept millions de fois un homme traversé d'une balle au front ou au coeur, et renversé contre un parapet, ou déchiqueté par un obus, ou écrasé par un char, vingt-sept millions d'artères ouvertes, vingt-sept millions d'agonies sur un sol de poussière, de boue ou de glace, ou encore de longs décès à la suite de blessures inguérissables. » (Le Figaro littéraire, 26 mai 2005).

Druon, lui, savait de quoi il parlait. C’est lui, avec son oncle Joseph Kessel et Anne Marly (tous trois d’origine russe, soit dit en passant), qui créa le Chant des partisans. Ces mêmes partisans qui appuyèrent héroïquement le Débarquement, tant attendu, du 6 juin 1944.

Sans aucunement minimiser le magnifique sacrifice des soldats alliés qui perdirent la vie lors de la bataille de Normandie, on peut comparer ces combats, en intensité et en ravages, à ceux de la terrible bataille de Stalingrad, deux ans plus tôt. L’enfer et l’hécatombe du « D-Day » ont eu lieu chaque jour sur le front de l’Est, de 1941 à 1945 ! Les chefs militaires américains de l’époque ne s’y sont pas trompés. Ainsi le général MacArthur, qui disait : « L’ampleur et l’héroïsme de l’effort de guerre russe en font le plus grand exploit militaire de toute l’Histoire. »

L’idée de ne pas inviter le représentant de ce peuple est-elle décente ?

Au contraire, l’occasion semble belle de mettre provisoirement entre parenthèses les dissensions politiques et économiques du moment, et de témoigner un minimum de gratitude aux vétérans, à tous les vétérans, disparus et encore en vie, de l’Est comme de l’Ouest. Et de se rappeler que la bataille de Stalingrad a bien eu lieu, et a changé le cours de la guerre !

Encore une belle parole de Maurice Druon : « La gratitude est un beau sentiment. N'en soyons pas avares à l'égard des héros.... »

 

Elena Joly, écrivaine et journaliste, a publié La Troisième mort de Staline (Actes Sud, 1988), Ma vie en rafales (avec Mikhaïl Kalachnikov,  Seuil, 2003), Vaincre à tout prix (Cherche-Midi, 2005).

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