L'Ukraine : la dernière bataille de la « guerre froide »

Dessin de Konstantin Maler

Dessin de Konstantin Maler

Les derniers événements en Ukraine, Euromaïdan, le renversement du président Ianoukovitch, la sécession de la Crimée, les émeutes en Ukraine orientale, marquent le début d'une nouvelle étape dans les relations entre l'Occident et la Russie. C'est peu probable que l'affaire se finisse par un conflit armé, mais par où passera la nouvelle frontière entre la nouvelle Russie et l'Europe, telle est la question.

La chute du bloc soviétique et de l'URSS elle-même était la conclusion de la « Guerre froide ». Les États d'Europe centrale et orientale entrés dans l'organisation du Pacte de Varsovie s'insèrent par quelques étapes dans l'UE et l'OTAN. Les anciennes républiques soviétiques sont dans la file d'attente. Au final, ces structures internationales se sont rapprochées tout près des frontières de la nouvelle Russie.

Néanmoins, il reste des craintes en Occident que l'URSS puisse renaître. Hillary Clinton en a parlé publiquement en janvier 2014 en quittant le poste de secrétaire d’État des États-Unis. Selon elle, la nouvelle URSS peut être créée sous un nouveau nom « l'Union douanière ou l'Union eurasiatique ». Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller pour la sécurité nationale des États-Unis a formulé cette idée encore plus clairement : « Sans l'Ukraine, la Russie cessera d'être un empire, et avec l'Ukraine elle deviendra automatiquement un empire... »

Brzezinski est bien sûr un personnage connu mais il est tout de même pas à l'abri des erreurs. En effet, l'Histoire ne connaît pas d'exemple d'un empire qui, une fois tombé, renaisse à nouveau. La nouvelle Russie ne sera donc jamais l'Union soviétique ou l'Empire russe. Il n'y a pour cela ni conditions idéologiques, ni conditions politiques.

Cependant, Moscou a effectivement voulu faire renaître les liens économiques avec les anciennes républiques soviétiques. Le fait est que la Russie est limitrophe de deux centres économiques mondiaux. C'est l'Union européenne et la Chine, dont la taille des marchés est sans comparaison plus grande que ceux de la Russie. Il est possible que Poutine soit prêt à se joindre à un de ces deux géants économiques en tant que partenaire sur un pied d'égalité. Mais personne ne le demande. Et à Moscou, on ne veut pas devenir un satellite énergétique de l'un des deux.

De là l'idée d'un Espace Economique Commun (EEC), un marché commun de marchandises, de capitaux, des services et des hommes, qu'ont créé la Russie, le Kazakhstan et le Belarus. L'Arménie et le Kirghizstan se préparent à rentrer dans cette structure d'intégration. Les documents pour l''union doivent être prêts pour mai. Cependant, sans l'Ukraine et ses 45 millions d'habitants et son industrie développée, EEC n'aura pas un marché d'une envergure qui permettrait de concurrencer les autres centres économiques. 

Les États-Unis et l'UE, qui amènent au fur et à mesure l'Ukraine dans leur zone d'influence, le comprennent assez bien. L'accord d'association qui fermerait la route l'intégration eurasiatique avec la Russie devait être l'étape finale de ce processus.

Cependant, la signature prévue pour la fin novembre de l'année dernière au sommet de l'UE à Vilnius n'a pas eu lieu. Le président de l'Ukraine Viktor Ianoukovitch a apparemment décidé à nouveau de marchander à la fois avec l'UE et avec la Russie, et a reporté la signature dans l'espoir d'obtenir un avantage de la part de la Russie sous la forme de crédits et de réductions sur le gaz.

Cependant, Ianoukovitch a abandonné le pouvoir presque sans résistance sous la pression de Maïdan, sur laquelle ont débarqué les partisans de l'intégration de l'Ukraine à l'Europe. Les hommes qui sont venus à sa place ont rapidement remis en place une orientation occidentale de l'Ukraine, mettant Moscou face à un choix fatidique.

Le problème est que les peurs américaines et européennes imaginaires à propos d'une renaissance de l'URSS, ont tourné non seulement aux pressions économiques mais aussi aux problèmes de sécurité pour la Russie.

Après la chute de l'URSS, l'OTAN s'est soudainement agrandie grâce aux pays de l'Europe orientale et aux anciennes républiques soviétiques de la Baltique, allant jusqu'à la frontière russe. D'autant plus, qu'au fond son domaine d'action va au-delà de l'Atlantique : c'est l'Afrique (Libye), le Proche-Orient (Irak), et l'Asie centrale (Afghanistan). Les stratèges russes ne croiront jamais qu'il n'y a pas de menaces en provenance de l'OTAN. Ils sont encore plus inquiets par la perspective d'une installation sur le territoire de l'Ukraine, dérivant vers l'OTAN, de systèmes américains de défense antimissiles, qui peuvent réduire à néant le principal atout militaire de la Russie : les missiles terrestres.

Enfin, il est difficile pour Moscou d'admettre que l'Ukraine, étant conjointement avec la Russie l'ossature de la civilisation slave-orthodoxe, passe sous l'influence de l'Occident, atlantique. En tenant compte des contacts personnels extrêmement forts entre les habitants des deux pays, qui au long de 350 années ont été un seul ensemble, le « départ » de l'Ukraine devient le problème de politique intérieure le plus important de la Russie.  

C'est pourquoi la réaction de Moscou au souhait des habitants russsophones de la presqu'île ukrainienne de Crimée, c'est 90% de la population, de devenir une partie de la Russie n'a pas d'alternative. L'issue du référendum des Criméens sur cette question prévu le 16 mars ne fait aucun doute.

L'Occident aussi comprend peut-être bien que le « départ » de l'Ukraine est extrêmement désagréable pour la Russie, et dans ce cas la situation du rattachement de la Crimée à la Russie a été prévue comme un « lot de consolation ». Autrement, il est difficile de comprendre la faible réaction de l'Occident. L'Union européenne a refusé les négociations d'allègement des visas avec la Russie et la préparation d'un nouvel accord-cadre de collaboration. Mais ce n'est pas la première fois qu'ils font du surplace. La menace de ne pas aller à Sotchi au sommet du G8 a été exprimée. C'est une piqûre de moustique. D'autant plus que les sanctions économiques n'ont pas été mises en œuvre, les États-Unis parlent de sanctions ponctuelles sur les visas contre des fonctionnaires russes. Mais la liste n'est pas prête. La coopération militaire est gelée : nous ne verrons pas les militaires américains dans la course de tanks aux environs de Moscou. La venue de quatre experts agricoles russes aux États-Unis est annulée. 

Oui, personne ne veut supporter des pertes économiques et arrêter les processus de négociations avec Moscou, quand les problèmes syriens, iraniens et afghans perdurent. Mais la Crimée c'est juste une partie de la crise. Tout à fait minime.

Par exemple, quelque chose n'est pas clair, quel sort attend les régions orientales de l'Ukraine, où il y a aussi beaucoup de Russes ethniques ne souhaitant pas se soumettre à un gouvernement pro-occidental. Mais il est beaucoup plus important d'analyser comment évolueront les relations entre la Russie et l'Occident, en effet, aucune des deux parties, de toute évidence, ne s'est jamais débarrassée de la mentalité de « Guerre froide ». Enfin, il y a le problème de la formation d'un nouvel ordre mondial, dont les crises au Proche-Orient, en Afrique du Nord, et maintenant en Ukraine montrent clairement l'existence. 

 

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