L'Empire russe, « melting pot » de l'Europe

Image pas Nyaz Karim

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Sous les trois siècles de la dynastie des Romanov (1613 à 1917), la Russie est devenue une véritable puissance européenne. Encore au début du XVIIe siècle, c'était un pays plutôt asiatique, et il n'y avait rien d'étonnant à cela : depuis l'époque du joug tatar-mongol ce pays penchait pour le monde oriental. Tandis que les Romanov ont laissé après eux un pays européen et attaché aux valeurs européennes. 

C'est avant tout le mérite de Pierre le Grand qui a « ouvert une fenêtre sur l'Europe », bien que le processus ait été lancé encore par son père, Alexis Ier. Mais c'est le processus inverse qui n'est pas moins important : sous Pierre le Grand, non seulement la Russie a eu un accès à l'Europe, mais il a également fait découvrir la Russie aux Européens.

L'Empire russe n'aurait pas eu lieu, si des centaines de milliers d'Européens n'avaient pas afflué dans ce pays. Hommes de sciences, fonctionnaires, musiciens, ingénieurs : toute l'élite européenne s'y rendait à l'époque. 

« L’ethnie russe » n'a jamais existé en Russie, ce qui veut dire que toute personne étrangère venue travailler pour le bien-être du pays, et ayant adopté les valeurs russes, était perçue comme telle. Ceci distingue la Russie de tous les autres pays, à l'exception des États-Unis.

On peut parler d'un empire multinational, mais il serait plus juste de le qualifier de « polyethnique » et de « polyculturel ». C'est un melting pot proprement dit, un creuset, la conception américaine de la société. Mais en Russie, il a été appliqué bien avant, et ce principe plonge ses racines dans la Rome antique, l'Empire romain étant composé ainsi. 

En Amérique, il a été plus facile d'organiser la société selon ce modèle : la terre n'appartenait à personne, nul n'y était enraciné, ne s'y sentait « chez lui ». Un tel état des choses a permis d'éviter des conflits sérieux, sans compter ceux avec les Indiens rouges, qui ont été vite placés hors-jeu. Quant à la Russie, des maisons nationales, des cultures locales et des tribus rivales y existaient. 

La Russie a réussi à réconcilier les uns avec les autres, comme l'Empire romain l'avait fait à l'époque. Elle a appliqué sa force militaire conciliante à tous les domaines et a mis en place un puissant champ commun, avant tout grâce à une armée organisée à l'européenne. Le projet de l'européanisation de la Russie de Pierre le Grand, son empire militarisé, tout cela a réuni toutes les conditions favorables à la réconciliation. Pour le bien-être des peuples, le tsar blanc les a pris sous sa main. 

L'intégration de la population musulmane constituait une difficulté à part. Il s'agit d'un phénomène unique dans l'histoire mondiale qui est l'intégration de communautés musulmanes dans un État chrétien. C'est un cas sans précédent.

L'Empire romain et l'Empire byzantin n'avaient pas réussi à le faire, l'Espagne non plus. Ils ont été contraints de chasser les musulmans de l'État. Tandis que la Russie l'a fait, en dépit des difficultés. 

L’histoire nous dit qu'il n'existe que deux voies : soit la colonisation, soit l'entente sur la division des populations et une vie à part. Quant à la Russie, c'est encore sous Ivan le Terrible qu'elle s'était engagée dans une expérience sans précédent, cherchant à parvenir à une symbiose non seulement polyculturelle, mais aussi polyconfesionelle.

Cette symbiose était assez organique : les princes musulmans avaient un statut très élevé au sein de la société russe. Beaucoup d'entre eux ont été baptisés, mais pas tous. Et avant la bataille, aussi bien des prêtres que des pasteurs luthériens, des mollahs et des rabbins s'adressaient aux soldats. Ils n'étaient pas très nombreux, mais cette expérience unique a réussi et le fait que la Russie n'ait jamais connu de guerres religieuses en est la preuve.  

La fin de l'empire fut affreuse, mais pas pour des raisons religieuses ni ethniques. En 1917, la Russie aurait pu se désintégrer en plusieurs États, comme c'était le cas pour l'URSS. Le fait que cette division ne se soit pas produite prouve que les problèmes sociaux et civilisationnels y prévalaient sur les problèmes d'ordre religieux et ethnique.

Toutes les composantes de l'Empire russe ont éclaté simultanément, c'était un changement d'époque, un changement de paradigme. Tout simplement, un nouveau pays s'est formé à la place de l'autre. Comme l'Italie a surgi à la place de la Rome antique, et la Grèce à la place de la Grèce antique.  

 

L'auteur est un historien, directeur scientifique de l'exposition « Russie orthodoxe. Les Romanov », qui se tient actuellement à Saint-Pétersbourg. Nous remercions les organisateurs de l’exposition pour leur soutien.
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